« Nous avons fait revivre François Mitterrand »

« Nous avons fait revivre François Mitterrand »

La vente aux enchères de la bibliothèque de François Mitterrand s'est terminée le 30 octobre. Entre politiques de touts bords et curieux, déceptions et satisfaction, Astrid de Villaines raconte cette vente pas tout à fait comme les autres. 

Un chapeau de feutre est posé sur le comptoir d’accueil. Plusieurs hommes arborent une écharpe rouge. Arnaud Montebourg vient d’arriver, parmi les premiers. Pas de doute, c’est bien là que va se dérouler la seconde partie de la vente aux enchères de la bibliothèque de François Mitterrand, décidée par son fils, Gilbert Mitterrand, afin, dit-on, de financer la rénovation de la bergerie de Latche de l’ancien président de la République. Le premier jour a été un succès : 741 000 euros, frais compris, ont été levés par la prestigieuse maison de vente aux enchères Piasa, chargée d’organiser la vente. Ce mardi 30 octobre, second jour de la vente, on se presse, une heure avant l’ouverture officielle, pour obtenir son carton numéroté, précieux sésame pour participer aux enchères. Certains doublent la file d’attente pendant que d’autres se massent au plus près de la porte d’accès pour obtenir une place assise. Entre les libraires, les collectionneurs, les conservateurs et les curieux, se glissent plusieurs personnalités politiques de tous bords. Des socialistes, bien sûr, comme le sénateur du Val-d’Oise Rachid Temal, qui a pris son après-midi pour l’occasion. « Ca n’arrive pas tous les jours des ventes pareilles, j’ai demandé à mes collègues du Sénat de défendre mes amendements pour moi afin de pouvoir être là », confie le secrétaire national du PS, des étoiles dans les yeux. Tous ont conscience de participer à un petit bout d’Histoire. A 15 heures pile, le commissaire priseur ouvre la vente et le silence se fait. Entre les ordres par téléphone ou sur internet et les cartons qui se lèvent dans la salle, les enchères montent très vite. On se regarde, on s’épie. Chacun veut obtenir le meilleur lot, au prix le plus avantageux. Une bataille symbolique s’instaure. D’abord, entre socialistes. Le patron du parti à la rose, Olivier Faure, a mandaté certains de ses collaborateurs pour obtenir des pièces à rapporter au nouveau siège d’Ivry-sur-Seine. La veille, ils ont réussi à acquérir des oeuvres de Léon Blum et de Jean Jaurès, une aubaine. Mais aujourd’hui, l’ancien ministre socialiste Arnaud Montebourg leur fait de l’ombre. Un ouvrage dédicacé de Pierre Mendès-France, La République moderne est soumis aux enchères. Alors qu’ils ne sont qu’à quelques sièges d’écart, les lieutenants d’Olivier Faure et Arnaud Montebourg vont se livrer à une guerre sans merci, comme un symbole de l’état du parti fondé par le défunt propriétaire. A gauche, sûr de lui, Arnaud Montebourg lève le doigt. Plusieurs fois. A droite, les jeunes collaborateurs, suspendus au téléphone continuent. Puis grincent des dents. Malgré plusieurs enchères au-delà de mille euros, ils doivent s’incliner face à leur ancien ministre. Arnaud Montebourg repart avec l’ouvrage, pour 30 00 euros. Déception dans les rangs socialistes. Le nouvel entrepreneur, récemment lancé dans le secteur de la production de miel s’excuserait presque : « Mais Mendès n’était pas socialiste ! » sourit-il, heureux de son acquisition. Soupirs sur les bancs socialistes. Mais la deuxième manche ne va pas tarder. Des murmures se font entendre au moment de la vente tant attendue des trois exemplaires du Coup d’Etat permanent, l’ouvrage majeur de François Mitterrand paru en 1964. Nouvelle tentative des jeunes loups. Leurs timides bras se lèvent, les prix s’envolent. Arnaud Montebourg aura raison du dernier exemplaire, pour plus de 3 000 euros, laissant exsangues ses concurrents, comme les finances du parti à la rose. « Vous nous le prêterez » propose l’un deux. « A Ivry ? En enfer ? » plaisante l’ancien candidat à la primaire, fier de son achat.  La jeune troupe aura tout de même eu raison du seul ouvrage de Guy Mollet, intitulé, comme un symbole, Les chances du socialisme. Commentaire acerbe d’Arnaud Montebourg « Guy Mollet, c’est tout ce que le PS peut s’offrir, voilà le symbole de votre descente aux enfers ! » Le ton est bravache, la sentence, cruelle. Un dernier lot viendra tout de même consoler la relève du parti : Politique 2, écrit par l’ancien chef de l’Etat en 1982. « C’est celui de la victoire ! ça veut tout dire », se rassure l’un d’eux.

Debout, au fond de la salle, un autre symbole des difficultés du parti d’Epinay enchérit discrètement. Le député européen Emmanuel Maurel, qui vient de quitter le parti socialiste pour se rapprocher de Jean-Luc Mélenchon fait partie des acquéreurs. Il espérait repartir avec Kundera ou Garcia Marquez, mais L’immortalité du premier s’est vendue 8 000 euros, et Cent ans de solitude a dépassé les 10 000. L’édile s’est réconforté avec cinq ouvrages, dont un original de Saint John Perse et un catalogue d’art dédicacé à Mitterrand. Un peu plus loin, des responsables de droite et d’extrême droite se font discrets. Le secrétaire général délégué des Républicains et avocat Geoffroy Didier passe une tête, mais il n’a pas le temps de rester. Il confiera à son confrère Eric Morain le soin d’enchérir pour lui et pourra finalement savourer Au soir de la pensée, de Georges Clemenceau. Le député du Rassemblement national Sébastien Chenu est venu lui aussi. Il est reparti avec un livre, « pour en faire un cadeau », mais garde mystérieusement secret son titre. Le journaliste Christophe Barbier, écharpe rouge – qui prend tout son sens – au cou repart bredouille. Les lots qu’il visaient se sont envolés, mais il n’est pas déçu d’être venu, tout comme l’ancien secrétaire d’Etat à la Ville sous Mitterrand, François Loncle. « J’ai trouvé cette vente très intéressante, mais je dispose en quarante ans de vie politique d’un certain nombre de lettres, documents et livres de François Mitterrand ou Mendès France que j’ai cotoyés », rappelle-t-il fièrement, assis dans les premiers rangs.

Aperçu aussi, l’éphémère ministre du commerce extérieur en 2014, Thomas Thévenoud, venu assister à cette dernière journée. Mais celui qui avait théorisé la « phobie administrative » n’a rien acheté. « Trop cher », commente-t-il pendant que les offres fusent. Il faut dire que le succès a été au rendez-vous pendant les plus de quatre heures de vente. Jusqu’à dépasser le record de la veille, Comme le temps passe de Robert Brasillach, cédé pour 31 200 euros a cédé sa place à l’ouvrage de Jules Romains, Les hommes de bonne volonté, pour 41 600 euros. « Je suis heureux que cet ouvrage ait dépassé Brasillach », commente l’expert chargé de la vente, Jean-Baptiste de Proyart. « Nous avons fait revivre François Mitterrand, c’est ce que m’a confié son fils, Gilbert Mitterrand qui est enchanté », relate le spécialiste. Il faut dire que le résultat a dépassé toutes les espérances de la famille. Estimée à 450 000 euros, la vente a finalement rapporté 1,5 million d’euros et la totalité des 684 lots a été dispersée. Reste maintenant aux acquéreurs de prendre soin de ces ouvrages et de trouver un moyen de conserver les petits billets manuscrits de l’ancien président qui ne sont pas accrochés au livre. « Si Arnaud Montebourg ne fait pas créer de boîte, son Coup d’Etat permanent aura disparu dans dix ans », prévient Jean-Baptiste de Proyart. « Tous savaient qu’ils achetaient des livres précieux, maintenant, ils vont devoir se poser la question de leur préservation ». Une question qui se pose aussi au parti de François Mitterrand…

 

Astrid de Villaines est journaliste politique.  

 

Photo : ©ADeVillaines DR