Chaos technique

Chaos technique

Dans son dernier livre, l'ancien conseiller politique de Matteo Renzi et directeur du think-tank Volta Giuliano da Empoli sort de l'ombre et s'intéresse aux hommes qui ont mené au pouvoir les Trump, Orbán, Grillo et autres.

Casaleggio pour Grillo, Finkelstein pour Orbán, Bannon pour Trump... Quels sont les points communs de ces « ingénieurs du chaos » ?

Giuliano da Empoli. - Ces personnages sont en train d'inventer une nouvelle politique dans laquelle le pouvoir se prend en faisant l'addition des colères, sans se préoccuper de la cohérence du message d'ensemble. C'est la traduction politique de Facebook. Si les réseaux sociaux relancent toutes sortes d'informations, vraies ou fausses, paisibles ou incendiaires, pour garder les usagers un peu plus longtemps sur leur plateforme, les ingénieurs du chaos font la même chose pour intercepter les pulsions des électeurs.

Plus physiciens qu'experts, plus intéressés par l'opinion que par la politique. Qu'ont-ils compris plus tôt que les spin doctors traditionnels ?

Ils ont compris que le progrès de la technologie ne coïncide pas nécessairement avec un progrès de la rationalité. En politique, les peurs et les passions ont toujours été plus fortes que les raisonnements. Cela reste vrai à l'époque des réseaux sociaux. Quand, Marshall McLuhan parlait de « village global », Guy Debord rappelait déjà que, contrairement aux villes, les villages ont toujours été dominés par le conformisme et les ragots.

« Ils transforment la nature même du jeu démocratique », écrivez-vous. Quel est le poids des algorithmes, des utilisations de forums tels que 4chan ?

Ils jouent un rôle central parce qu'ils permettent de cibler les électeurs en envoyant à chacun le message qu'il faut, au moment où il faut, pour le convaincre d'adopter une position. La campagne du Brexit, par exemple, a réussi à persuader les défenseurs des animaux que l'Europe ne les protégeait pas assez, et les chasseurs que l'Europe les protégeait trop.

Quelle est l'importance de la « minorité intolérante » ? En quoi leur est-elle indispensable ?

Elle est fondamentale : elle constitue la base sur laquelle les ingénieurs du chaos vont pouvoir injecter dans le débat public des idées extrémistes, xénophobes ou complotistes. Il existe aujourd'hui plusieurs techniques pour démultiplier en ligne des opinions très minoritaires et donner l'illusion qu'elles sont très répandues, ce qui finit par les rendre acceptables aux yeux de la majorité des gens.

Vous démontrez le caractère mensonger de ces organisations 2.0 officiellement horizontales et démocratiques, qui se révèlent très verticales...

Le cas du Mouvement 5 Étoiles est flagrant. Pour ses électeurs, il s'agit d'un mouvement hyperdémocratique, avec ses projets de référendums en ligne, alors qu'en vérité c'est une entreprise, conçue par un expert de marketing digital, dont personne ne sait réellement comment elle fonctionne. C'est comme Google : la transparence vaut pour les autres, mais pas pour les algorithmes et les serveurs de la firme, sur lesquels on garde le secret le plus absolu.

La promesse centrale de la révolution des populistes est l’humiliation des puissants. Quelle est la responsabilité des politiques du « vieux monde » ?

Au lieu de donner une réponse aux incertitudes et aux peurs qui montaient de la société, ce que vous appelez le « vieux monde » a souvent eu tendance à vouloir expliquer qu’elles étaient injustifiées. Le pragmatisme des hommes politiques modérés a fini par s’identifier à une forme de fatalisme, ou pire, d’indifférence. Les psychologues disent que la rage nait toujours d’un sentiment d’impuissance. Il n’y a rien qui fomente plus la colère que la sensation de ne pas être entendus.

En quoi l’Italie est-elle un laboratoire?

L’Italie a toujours été un laboratoire politique, à partir de l’invention du fascisme au début des années vingt. Depuis la chute du Mur de Berlin elle est devenue une sorte de Silicon Valley du populisme, qui a testé toutes les formes de nouvelle politique possibles : la révolution des juges, le populisme cathodique de Silvio Berlusconi, le régionalisme de l’ancienne Ligue du Nord et, aujourd’hui le national-populisme de Salvini et Di Maio.

Que pensez-vous des gilets jaunes et de la revendication du RIC ?

C'est un mouvement qui suit la même logique d'addition des colères que j'ai étudiée dans mon livre, mais sans qu'un ingénieur du chaos, c'est-à-dire un véritable entrepreneur politique, ait eu la capacité jusqu'à maintenant de lui donner un débouché politique. Cependant il est un peu trop tôt pour évaluer les conséquences de cette mobilisation. Les national-populistes prennent le pouvoir quand ils parviennent à exploser la barrière entre extrême droite et extrême gauche, ce que les gilets jaunes ont fait. On verra dans les prochaines années si ce sera le détonateur d'une évolution à l'italienne ou pas.

À une « politique quantique », faut-il une nouvelle classe politique pour résister aux populistes ?

Ce n'est pas la première fois que la politique prend des habits neufs. Dans les années 1930, Franklin D. Roosevelt n'a pas simplement inventé le New Deal, il a aussi mis au point une « new politic » fondée sur de nouveaux instruments de communication et de marketing. C'est la combinaison de ces deux aspects, de contenu et de forme, qui lui a permis de battre les populistes de son époque. Aujourd'hui les progressistes et les libéraux doivent être capables de produire un renouveau de la même envergure s'ils veulent avoir une chance d'arrêter la vague national-populiste.

 

À lire, notre critique de son livre : Les alchimistes du populisme

 

Photo : Michael Flynn, Steve Bannon et Donald Trump dans le Bureau Ovale, le 28 janvier 2017 © Pete Marovich/Pool via CNP/AFP

À LIRE

LES INGÉNIEURS DU CHAOS, Giuliano da Empoli, éd. JC Lattès, 220 p., 18 E.

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