Giuliano Da Empoli : « la France est le point de basculement » pour Steve Bannon

Giuliano Da Empoli : « la France est le point de basculement » pour Steve Bannon

Samedi 18 mai, une dizaine de partis europhobes européens dont le Rassemblement National, la Lega italienne ou l’AfD allemande se retrouvaient à Milan. Dans le même temps, Steve Bannon, l’ex-conseiller de Donald Trump tenait salon à Paris, délivrant interview sur interview. L’architecte de la victoire de Donald Trump croit à une alliance des populistes européens. Et il y travaille. Il est l’un des Ingénieurs du chaos décrits par Giuliano da Empoli dans son livre publié en mars. Entretien.

Dans votre livre vous écriviez : « Ses amis disent que si vous entendez une explosion quelque part, c’est que Steve Bannon est très probablement dans les parages, en train de jouer avec une boite d’allumettes. C’est pourquoi, depuis quelque temps, il est très souvent à̀ Rome – au moins une fois par mois. » Donc, Rome c’est terminé, place à Paris ?

Giuliano da Empoli : Non, ce n’est certainement pas terminé avec Rome. En réalité, l’Italie est le seul endroit où des partis ont formellement adhéré à sa fondation, à son mouvement, comme la Ligue de Salvini et la Fratelli d’Italia. Il a de très bonnes relations avec le Mouvement 5 Etoiles. Il a créé ce monastère où il veut former « les gladiateurs du populisme », une école de formation pour les jeunes leaders nationaux populistes. Il est en terrain conquis en Italie, il y est chez lui maintenant qu'ils ont la majorité et le gouvernement. Alors qu’en France, ce n’est pas le cas. Il trouve ici son principal adversaire symbolique, Emmanuel Macron, qu’il considère comme le leader du front européen opposé au sien : le parti globaliste, de Davos, etc. Il sent l’odeur du sang et ça l’intéresse énormément.

Il y a sans doute une autre raison pour laquelle il n’était pas à Milan samedi. Les nationaux populistes européens font quelque chose de très transgressif. Le seul vrai évènement politique européen a été fait par les nationalistes – ce qui est un paradoxe ! – et ils ne voulaient pas donner l’impression que cela se faisait sous l'impulsion d’un conseiller en communication américain. Je pense qu'il n’était pas invité à monter sur l’estrade. Ils ont besoin de garder leur distance. Bannon travaille très habilement, d’abord pour lui et sa petite entreprise. Il a plutôt tendance à valoriser son rôle alors que ces leaders ont intérêt, publiquement, à le minimiser. Il a eu le même problème avec Trump d’ailleurs. Ce dernier l’a sorti de la Maison Blanche car Bannon se vantait d’être l’éminence grise de Trump…

Dans ses entretiens, il affirme que tout se joue en France pour ces élections européennes… Est-ce votre sentiment ?

G d. E. : Partout où il va, il dit que tout se joue sur place. En Italie, il disait que le pays était le laboratoire. Il est toujours dans l’hyperbole, cela fait partie de son style de communication. En même temps, pour son grand projet international, la France est le point de basculement. Le prochain grand terrain de bataille, pour cette sorte d’internationale souverainiste, l’épicentre de la confrontation, c’est la France.

Il estime qu’avec Salvini, Le Pen et Orban, il y a « une alternative structurée ». Est-ce la réalité ?

G d. E. : Ce n’est évidemment pas vrai. Ce sont des acteurs qui ont des intérêts et des positions politiques différentes sur des sujets cruciaux comme l’immigration ou les questions économiques. Il n’y a pas du tout d’alternative structurée mais, d’un point de vue symbolique, c’est vrai que les nationaux populistes ont été les seuls à faire une véritable campagne, presque unifiée à l’échelle européenne, ce qui constitue un vrai résultat politique qu'il faut reconnaitre, quand les pro-européens ne le font pas.  

 Il explique également que la victoire des populistes en Europe est nécessaire pour la réélection de Trump…

G d. E. : Ce n’est pas aussi mécanique mais il est clair que ces différents mouvements s‘entrainent les uns les autres. Il a toujours dit que sans le Brexit, il n’y aurait pas eu d’élection de Trump : il y a un effet domino, d’émulation… Quand des choses qui semblent impossibles se produisent, ce sont des barrières qui tombent. Il peut y avoir une influence. On peut aussi être optimiste et considérer que le cycle politique contraire pourrait s’ouvrir en 2020 si Trump n’était pas réélu. Cela aurait une influence considérable sur l’Europe et les autres pays du monde en termes de cycle politique. L’effet d’imitation jouerait alors dans le sens contraire…

Propos recueillis par Aurélie Marcireau.

 

À lire : Les ingénieurs du chaos, Giuliano da Empoli, JC Lattès, 200 p., 18 €

Photo : Steve Bannon © Kay Nietfeld/dpa/AFP

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© Louison pour le NML

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF