Pour la chute des princes 

Pour la chute des princes 

Dans son dernier essai, Le Retour du Prince (éd. Flammarion), Vincent Martigny, maître de conférences en science politique à l'École Polytechnique, étudie un mal contemporain : le retour de l’incarnation. Un regain paradoxal alors que les citoyens demandent davantage d'horizontalité dans les prises de décisions politiques.

Par Aurélie Marcireau.  

Pourquoi ce retour de l’incarnation alors que la modernité politique a consisté à faire chuter les souverains de leurs trônes, ériger des contre-pouvoirs et des corps intermédiaires ? Pourquoi ce recul alors que la demande de participation citoyenne n’a jamais été aussi forte ? Telles sont les questions qui guident la réflexion de Vincent Martigny.             

Qu'ils se nomment Macron, Merkel, Poutine ou Xi Jinping, l’heure est effectivement, partout, au chef, à sa vénération ici, à son ultra personnalisation là. Point de clivage entre progressistes et conservateurs, démocrates et autoritaires sur ce sujet, car ils ont un point commun : la marque de leur réussite réside dans ce qu’ils sont et non dans ce qu’ils font. Un art de gouverner dans les eaux de la peopolisation où, surfant et utilisant les émotions, ils ont renoncé à transformer le réel pour orienter nos perceptions et affects. Ou comment mettre en avant ses émotions pour dissimuler l’impuissance. Confrontés à un monde complexe, nos dirigeants choisissent leurs sujets. Ceux qui permettent l'épanouissement d'une langue brute, simple, voire simpliste, le tout en voulant faire corps avec un peuple avec qui ils n’ont pas de contrat clair, sauf cette promesse d’incarner le changement. 

Alors qu'elles se prétendent « gazeuses » et revendiquent la mobilité ascendante et descendante de leurs membres, ces organisations ne font qu'accentuer la personnalisation du pouvoir et les défauts qu'elle charrie, à savoir la dissolution de la morale et la recherche du pouvoir pour le pouvoir par des princes bien seuls. L’auteur cite opportunément Machiavel qui rappelle que « ceux qui, de simples particuliers, deviennent princes par la seule faveur de la fortune, le deviennent avec peu de peine ; mais ils en ont beaucoup à̀ se maintenir. Aucune difficulté́ ne les arrête dans leur chemin : ils y volent ; mais elles se montrent lorsqu'ils sont arrivés ». Comment dès lors faire face à cette crise ?  

S’inspirant du philosophe Jacques Rancière, Vincent Martigny estime que « les citoyens doivent se réarmer politiquement. »  Ils doivent ouvrir les yeux sur la réalité du pouvoir actuel afin de se réapproprier l’espace politique. Une revendication au cœur de mouvements comme Occupy Wall Street, Los Indignados, Nuit debout, etc. La thèse de Vincent Martigny est au cœur de l’actualité avec le mouvement des gilets jaunes et ses revendications de participation, mais les pistes évoquées restent floues. L'auteur cite les écueils à éviter : « l'éviction de la politique définie comme une confrontation d'idées au nom de la seule gestion de problèmes concrets – une tentation que l'on retrouve aussi bien dans la politique techno-libérale que dans certains mouvements sociaux comme les « gilets jaunes » ; ou le fantasme d'une politique toute –puissante, synonyme d'une introuvable vérité́. » 

Quelles sont les solutions pour sauver le politique et achever le prince ? Remodeler les institutions pour répondre aux demandes d‘horizontalité et de participation, allant des assemblées citoyennes aux jurys tirés au sort, en passant par les référendums d'initiative populaire ou révocatoires. Ce plaidoyer pour un retour du politique inclusif pose des jalons concernant ces nouvelles formes de participation qui bruissent en France comme ailleurs.  

 

Le Retour du Prince, Vincent Martigny, éd. Flammarion, 215 p., 18 €

 

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