Pour une meilleure circulations des idées entre chercheurs, politiques et haute administration

Pour une meilleure circulations des idées entre chercheurs, politiques et haute administration

Faire enfin dialoguer politiques et intellectuels pour le bien commun. Tel est l’objectif d’Agathe Cagé dans son livre Faire tomber les murs (Fayard). Diplômée de l’ENS et de l’ENA et membre de cabinets ministériels lors du précédent quinquennat, elle milite pour une coopération et une écoute accrues entre chercheurs et administration pour améliorer les politiques publiques. Interview. 

Comment est-on passé de « l’intellectuel total » des années 1960 au « penseur hybride » d’aujourd’hui ?

Agathe Cagé : Le mouvement s’est fait en plusieurs temps. La première rupture est théorisée par Michel Foucault sur la nécessité, pour renforcer le rôle des intellectuels, de ne les faire intervenir et travailler que sur les sujets qu’ils maîtrisent. On était alors dans une situation un peu caricaturale incarnée par la figure de Jean-Paul Sartre à qui les Français pouvaient tout demander : de la nécessité d’intégrer l’armée à leur projet de mariage. Cette vision d’un intellectuel censé tout maîtriser et tout savoir était un peu dangereuse : à force, être réputé tout maîtriser remettait en cause l’essence même et la qualité des savoirs présentés.

Foucault a au contraire estimé que pour être efficace, il fallait que les intellectuels parlent à partir de leur place et non de celle des autres. C’est l’idée des « intellectuels spécifiques », qui ne sont pas forcément, pour Michel Foucault, des universitaires, mais ceux qui ont une capacité à produire des idées sur un sujet donné. C’est une vision intéressante où il n’y a pas d’a priori académique. Ce n’est plus « le normalien agrégé de philosophie » – que la personne de Sartre incarnait jusque là – qui fait figure de référence unique dans le monde des idées. Cette bascule-là est aussi liée à une bascule politique : les universitaires, les intellectuels totaux des années 50 et 60 avaient été proches du mouvement communiste, de l’URSS. Dans les années 70, il y a un mouvement de réveil par rapport à ce qu’est le régime de l’URSS, sa dimension totalitaire, qui entraîne une remise en question des causes soutenues. La rupture va se faire politiquement car la gauche fait le choix, en accédant au pouvoir avec François Mitterrand, de l’alliance avec les communistes, à un moment où le monde intellectuel a rompu avec le mythe de l’URSS. La conséquence ? La gauche de gouvernement, dans les années 80, déplore le manque de soutien et le silence des intellectuels. 

Un mouvement intéressant de réveil intellectuel a lieu en 1995 au moment de la réforme de la Sécurité sociale et des régimes de retraites avec le face-à-face entre deux pétitions, l’une en soutien à une « réforme de fond », l’autre en soutien aux grévistes. Des deux côtés, des intellectuels en pointe, des associatifs, des figures du débat public s’engagent. Pour les intellectuels qui se mettent derrière Bourdieu en soutien aux grévistes, il y a une volonté de revenir dans la vie des idées pour armer les mouvements sociaux. Là, on se situe clairement sur un rôle de l’intellectuel qui va intervenir sur des sujets qu’il connaît, précis. Car vous n’armez pas les mouvements sociaux avec une pensée totalisante et un concept de société. Il faut apporter des réponses concrètes pour chacune des luttes.

1995 ne dure pas, c'est une bulle. Le dernier temps qui me semble intéressant, c'est 2007 et la campagne de Ségolène Royal. Du fait de sa personnalité, de la claque prise en 2002, on a une génération de chercheurs qui décident de s’impliquer : Thomas Philippon, Dominique Meda, Thomas Piketty, etc. La défaite est présentée, vécue par tous comme une défaite des idées car le projet de Nicolas Sarkozy a davantage convaincu les Français. Les chercheurs qui ont soutenu Ségolène Royal s’interrogent sur les limites de leur rôle et, pour un certain nombre d’entre eux, évoluent dès lors. Si on regarde ce qui a été publié avant et après 2007, par exemple dans la collection « la République des idées », on a des chercheurs qui vont changer de braquet pour aller au-delà du diagnostic et faire des propositions de politiques publiques. Quand Olivier Ferrand crée Terra Nova, il demande aux membres du think tank des productions en forme de notes de cabinet. Des chercheurs acceptent de franchir le pas du constat à la proposition. Le retour de la gauche au pouvoir en 2012 met d’une certaine façon ce mouvement entre parenthèses. 

Vous expliquez que même des chercheurs qui connaissent parfaitement le milieu politique comme Patrick Weil ont du mal à faire passer leurs idées. 

AC : Patrick Weil met des mois à faire adopter sa proposition de droit d’accès aux formations sélectives du supérieur pour les meilleurs bacheliers de chaque lycée alors qu’il connaît les arcanes du pouvoir, les cabinets ministériels, a ses entrées auprès des députés, des ministres… et que chacun mesure les effets bénéfiques de la mesure pour les milliers de jeunes concernés. Il sait ce qu’il doit faire et à quel moment il doit le faire quand il veut faire passer un article dans une loi. C’est compliqué d’avoir ces codes, de savoir à quel moment l’administration écrit, à quel moment le cabinet valide, à quel moment il faut mobiliser les parlementaires, etc. Lui a les codes et pourtant il lui faudra des années pour imposer des choses qui sont perçues par tous comme une évidence. 

Pourquoi est-ce aussi compliqué ? 

AC : Parce qu’on a en France la chance d’avoir une haute fonction publique excellente, des universitaires excellents et une classe politique qui sait gouverner et en même temps on est un pays de silos. Une fois que vous avez décidé, à 20 ans, de vous diriger vers les politiques publiques, la politique ou la recherche, vous ne vous croisez plus du tout, ce qui fait que l’on a une endogamie extrêmement forte de ceux qui vont nourrir les concepteurs de politiques publiques et les décideurs, car les chercheurs ne parlent pas à la haute fonction publique, ne parlent pas ou peu aux politiques, et donc la circulation des idées ne se fait pas ou mal. Même quand des relations sont nouées dans les moments de conquête du pouvoir, une fois que vous avez un politique qui va prendre une responsabilité ministérielle, il va avoir à diriger une administration, à conduire une politique publique donc le lien qu’il a pu avoir auparavant avec des intellectuels ou des chercheurs va se déliter. 

Et puis surtout, pendant une campagne, un futur ministre de l’Éducation, pour ne prendre que cet exemple, peut parler avec des chercheurs spécialistes de toutes les questions mais il y a peu de chance qu’il ait réuni autour de lui les vingt sociologues, économistes de l’éducation, spécialistes des sciences de l’éducation sur un sujet aussi précis que la mixité sociale et scolaire. Quand vous êtes en charge d’une politique publique, il faut aller beaucoup plus loin dans les relations avec les chercheurs qui ont travaillé la question. Le lien aujourd’hui ne se fait pas ou mal. 

Les hauts fonctionnaires, eux, n’ont pas été formés aux attendus et aux exigences de la recherche. On ne leur demande pas d’aller vers le monde de la recherche, de savoir lire un résultat de recherche. Eux aussi ont un plan de travail et les chercheurs se tiennent souvent très à distance de ce que sont les processus d’élaboration des politiques publiques car ce ne sont pas des milieux faciles à comprendre. Il y a peu de passerelles entre les « silos français » et peu de passeurs entre les différents univers comme Axel Kahn ou Patrick Weil. Aujourd'hui, la situation est telle qu’il faut retravailler les fondements de la relation entre intellectuels et politiques, reconstruire une relation de respect qui existe relativement peu, une compréhension réciproque, une relation de travail où chacun accepte de comprendre les règles, les cadres et la place de l’autre. 

Comment faire ? 

AC : D’abord en facilitant l’existence de passeurs. Il y en a quelques uns qui le font à titre individuel. Axel Kahn, sur les sujets de bioéthique, et notamment la fin de vie, fait ce travail de vulgarisation auprès du grand public, il fait le travail auprès des parlementaires et des politiques tout en restant inséré dans le monde de la recherche et dans les instances universitaires. Patrick Weil le fait aussi. Mais ils sont peu nombreux. Il faut faire en sorte que se multiplient les acteurs hybrides qui peuvent jouer ce rôle de passeur car ils ont été, à différents moments de leurs parcours, dans le monde de l’administration, dans celui de la recherche, dans celui de la collaboration politique, dans un rôle d’élu, etc. Il faut qu’on facilite le fait qu’ils puissent passer d’un univers à un autre, permettre à un chercheur qui s’implique à un moment donné dans la conception de politiques publiques de revenir ensuite à la recherche. C’est compliqué en France.

C’est important sinon on assiste à un appauvrissement du débat public. On mouline de vieilles idées sans inclure dans le débat public les nouvelles données… 

AC : Le sujet sous-jacent concerne la manière dont on construit-on un débat public de qualité. Pour un chercheur, participer à un débat public de qualité, c’est aussi accepter les règles de ce débat public. C’est-à-dire, accepter les exigences du temps court, accepter de vulgariser, de s'exprimer sur un sujet restreint par rapport à un travail plus global. Les chercheurs doivent accepter ces contraintes notamment pour faire entendre leur voix sur les plateaux de télévision, au risque sinon de continuer à laisser la place à ceux qu’ils considèrent comme des « pseudo-experts ». Il faut bien sûr également que les médias acceptent de jouer le jeu. Il y a, à mon sens, aujourd’hui une responsabilité collective qui impose de mettre en place les conditions de circulations des idées entre les chercheurs, les politiques et la haute administration. C’est un enjeu de qualité de l’action publique et, au-delà, de démocratie.

Propos recueillis par Aurélie Marcireau

 

Photo : Agathe Cagé © DR

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