La poésie lesbienne de Renée Vivien chantée et illustrée

La poésie lesbienne de Renée Vivien chantée et illustrée

Les éditions ErosOnyx font paraître, pour les 110 ans de la disparition de Renée Vivien, un livre-CD hommage contenant treize de ses poèmes, mis en musique par Pauline Paris et illustrés par Élisa Frantz. L’occasion de découvrir une œuvre poétique injustement mise à l’index qui recèle, derrière sa forme classique, un discours très actuel sur l’asservissement féminin, le lesbianisme et la fluidité du genre.

Par Camille Islert

Rien d’étonnant à ce que le nom de Renée Vivien soit aujourd’hui si méconnu. Cette poétesse fin-de-siècle, morte à 32 ans en 1909, avait tout pour froisser son époque : anglaise de naissance, femme, lesbienne, poétesse, elle incarne à elle seule toutes les angoisses des auteurs réactionnaires de la Belle Époque, cristallisées derrière le terme péjoratif de « Bas-bleus » dont ils affublent les écrivaines. Malgré d’ardents défenseurs et des commentaires élogieux venus parfois des analystes les plus improbables, tel Charles Maurras, Renée Vivien est globalement éreintée par la critique contemporaine, puis écartée des anthologies. Son œuvre tient pourtant une place tout à fait singulière au sein de l’esthétique décadente, qu’elle adopte jusqu’au paroxysme tout en la subvertissant. On trouve en effet dans ses vers tout le décor luxuriant de l’Art Nouveau, le goût d’une nature dangereuse et mortifère, et l’oscillation entre chasteté et érotisme qui constitue le nerf de la poésie depuis le symbolisme. Pour autant, Renée Vivien fait subir au style décadent un retournement essentiel. De l’arsenal de femmes objet qui peuple les œuvres 1900, elle fait une communauté parlante et agissante. Surtout, à l’heure où les lesbiennes font la délectation des artistes — pensons à Toulouse-Lautrec, Gauguin, Schiele en peinture, à Baudelaire, Verlaine, Gautier, Mallarmé, Mendès, Samain en littérature, et à tant d’autres —, elle se réapproprie les représentations de l’homosexualité féminine et en évacue le regard masculin. L’amour entre femmes est ainsi dépeint, malgré l’ostentation du décor, à la fois dans son intensité et dans sa simplicité :

J’ai puérilisé mon cœur dans l’innocence
De notre amour, éveil de calice enchanté.
Dans les jardins où se parfume le silence,
Où le rire fêlé retrouve l’innocence,
Ma Douce ! je t’adore avec simplicité.

Avec érudition, avec précision et avec humour, Renée Vivien multiplie les références au monde poétique fin-de-siècle tout en se le réappropriant. L’amour lesbien n’est plus apprécié parce qu’il est un vice, mais devient au contraire, dans le monde volontairement manichéen de Vivien qui disait voir dans les hommes des « adversaires politiques », une norme face au ridicule du « principe mâle » et aux affres que promet la maternité. « Principe mâle », parce que chez Renée Vivien se dessine déjà une distinction essentielle entre sexe et genre. De l’autre côté, une féminité fluide, plurielle, transgressive, est louée, depuis ses origines mythiques et bibliques jusque dans ses expressions contemporaines, dans son individualité comme dans ses images de communauté.

Cette complexité et cette modernité, Pauline Paris et Élisa Frantz les ont bien perçues lorsque, reprenant le flambeau du continuum féminin dessiné par Renée Vivien, elles ont décidé de mettre treize de ses poèmes en musique et en images dans un livre-CD hommage. On retrouve en effet dans ce petit volume des éditions ErosOnyx, qui se sont attelées depuis une dizaine d’années à la republication des œuvres de Vivien, toute la variété et les tensions qui caractérisent l’œuvre de la poétesse. Le choix des poèmes et leur organisation, qui fait fi de la temporalité de la parution, témoigne d’une grande compréhension esthétique de l’artiste 1900 : depuis l’innocence florale des « Violettes d’automne » jusqu’à l’érotisme flamboyant de « Je t’aime d’être faible », pour en revenir au calme de « Prolonge la nuit », le recueil mime une rencontre amoureuse et condense les multiples facettes de la poésie de Renée Vivien.

Face aux poèmes, les illustrations en noir d’Élisa Frantz modernisent et épurent le décor modern’style originel tout en lui adressant d’habiles clins d’œil. Les fleurs se confondent, comme chez Vivien, avec les sexes et les figures féminines, tantôt érotiques et martiales, tantôt mystérieuses et insaisissables, dans un écho parfait à la dualité de l’œuvre initiale. Pauline Paris propose quant à elle dans le CD qui accompagne le volume des arrangements musicaux variés, allant de la bossa nova au blues, passant par la valse et par des moments plus sombres qui mettent là encore en valeur la complexité des vers. L’une comme l’autre se sont approprié l’œuvre et en proposent une version tridimensionnelle très réussie, qui embrasse la légèreté comme le côté désespéré de Renée Vivien sans tomber dans le misérabilisme que son décès précoce lui a collé à la peau.

Ce court volume joliment mis en forme, dans lequel deux siècles dialoguent, saura ravir les amateurs de Renée Vivien et conquérir, par une sélection des poèmes les plus modernes et sensuels, ceux qui ne la connaissent pas encore.

 

 

À lire : Treize poèmes, Renée Vivien, livre-CD mis en musique par Pauline Paris et illustré par Élisa Frantz, ErosOnyx, 60p., 25€.

 

Photo : Renée Vivien et Natalie Clifford Barney © DR. 

Nos livres

Ceux qui restent, Benoît Coquard, La Découverte, 280 p., 19 €.

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