Bustes hongrois ou le monologue du chef

Bustes hongrois ou le monologue du chef

Le chef des hongrois mérite-t-il sa statue ? Dans ce texte, l'écrivain et poète Ákos Szilágyi propose sa vision de Viktor Orban, premier ministre actuel de son pays. À partir de la référence aux bustes ou « Hermès » érigés en l'honneur d'un ancien roi magyar, il livre au moyen de nombreux jeux littéraires une critique acerbe et ironique du régime illibéral hongrois. 

Ákos Szilágyi (né en 1950) est un écrivain et poète, mais aussi chercheur et traducteur spécialisé dans le domaine esthétique russe, et auteur de nombreux ouvrages primés dans ses différents domaines d’activité. Depuis 2012 il tient sa propre page où il poste des poèmes avant-gardistes (par exemple la série « post-Petőfi »), des essais, des interviews, ou encore diverses polémiques politiques et littéraires. 

Le texte que l’on va lire repose sur une référence aux bustes ou « Hermès » hongrois, des reliques bien connues là-bas d’un roi de Hongrie du XIesiècle, plus tard canonisé, Ladislas Ier. Les références à l’actualité ne manquent pas non plus dans ce jeu littéraire qui propose une critique de l’État à travers la statuaire, si importante dans les récents débats notamment à Budapest : déplacements réalisés ou programmés des statues du théoricien communiste György Lukács, du poète et compagnon de route du parti Attila József, du premier ministre communiste réformateur de 1956 Imre Nagy, mais aussi questions liées à la statue de Horthy, au mémorial de la Seconde guerre mondiale sur la place de la Liberté, etc.). Un autre point d’urbanisme lié à la politique évoqué ici en passant : la fameuse Maison de la Terreur, qui unit en un même musée une présentation des deux totalitarismes, et n’a pas fait consensus.

On peut trouver aussi dans ce texte des allusions à la réforme en cours de l’Académie des sciences qui a suscité une levée de boucliers dans les milieux universitaires. Enfin, parmi les autres points politiques familiers aux lecteurs hongrois, on pourra noter la question des consultations nationales. Elles sont sans doute dites ici « grand-nationales » pour faire référence au droit de vote octroyé par le Premier Ministre hongrois aux minorités magyares des pays environnants et qui jouent un rôle non négligeable dans ses succès électoraux.

 

***

 

Mesdames et messieurs ! Chers concitoyens ! Camarades ! Camarades de classe et de destin ! Les copains ! On me demande ici à moi, aux Hongrois, ce que j’ai dans le chef. Eh bien, rien du tout. Rien en tout cas qui soit étranger. Et rien qui soit pensée. D’ailleurs, tout ce qui est pensée est étranger. Étranger au chef. À mon chef en tout cas. Surtout les sales pensées ! Les sales étrangères. Les étrangères, dehors ! Le chef des Hongrois n’est pas fait pour que des pensées étrangères s’y promènent, foulent son plancher bien balayé.

Non, n’allez pas chercher de pensées dans mon chef. Qu’une seule s’y faufile, je la mets aux fers, sur-le-champ. D’ailleurs, tout est en fer dans le chef de fonte de la statue de l’État. Même les anneaux en bois sont en fer. Pour mieux piéger, paralyser et faire paniquer ces imbéciles de libéraux qui cherchent un sens à tout, pour mieux balayer toute question fondée, toute objection légitime, toute réticence morale.

Prenons une question simple : être ou bien n’être pas. Non, une plus simple plutôt : pour qui les Hongrois pourraient-ils me faire ériger une statue ? À cette question franche et massive, je réponds par un oui franc et massif. Car que le Oui soit un Oui derechef, et le Non derechef un Non. En 2010, les Hongrois ont dit Oui une fois à la Souveraineté, et cette décision qui fut la leur, ils la scellèrent en 2014 par un nouveau grand Oui, solennel, éternel. Mais à présent encore ils disent Oui comme un seul homme – jamais deux Oui hongrois sans trois – aux deux questions vitales pour notre nation posées lors de la Consultation grand-nationale lancée par la Chaire de Statuaire de l’Académie des Arts d’État, à savoir : est-ce plutôt à la Souveraineté ou à la Victoire qu’ils érigeront ma statue ?

Comme d’habitude, je ne souhaite pas intervenir dans la décision souveraine des Hongrois. J’incline souverainement le chef devant elle. Je me mets à genoux devant leur décision et j’accepte avec eux que moi et les Hongrois m’érigions une statue à la Souveraineté perdue en 1944 et reconquise, grâce à une révolution en chambre, en 2010, puis disputée encore et défendue sans cesse, pied à pied, chef et ongles, avec mon chef et mes ongles.

Des quinze millions deux cent vingt cinq mille cinq cent trente-et-un questionnaires renvoyés de toutes les parties du monde, ce que veulent les Hongrois ressortirait clairement, même pour une poule sans chef. Les Hongrois veulent que nous m’érigions la Colonne de la Souveraineté Victorieuse, et la mettions à la place de cette Statue païenne de la Liberté qui brandit sa feuille de palmier, afin qu’à compter de ce jour, elle annonce de tout là-haut au pays et au monde qui, sur la terre des Hongrois, est le chef !

En vérité, je vous le dis, la cent fois sainte Souveraineté est le chef, et ce depuis qu’enfin elle a mis un terme à la rage et au ravage de cette abominable idole de la Liberté. Pourtant, ce n’était là encore que le début de la fin ! Car partout où la Souveraineté est le chef, la Liberté est une esclave et ne doit qu’obéir. L’esclave du souverain. La petite spécialité du chef... Son filet mignon, pour être plus clair. Son giton en chef, pour être plus explicite encore.

Obéissant à la volonté souveraine des Hongrois j’ai ordonné à la Chaire de Statuaire de l’Académie des Beaux-Arts de mettre sur pied sans délai un groupe de travail, afin d’élaborer l’iconographie de la Colonne de Triomphe, son rituel d’érection et de vénération, le texte de la prière accompagnant le rite de prosternation, celui de l’oraison nationale et du serment à l’État. Les premières propositions de plan sont déjà arrivées : la documentation complète du projet est ici devant moi, sur la grande table d’État-major du Comité de lutte antiterroriste, ficelée dans un ruban aux couleurs de la nation. Mais plutôt que de vous l’ouvrir, je vais discourir.

La Chaire de Statuaire de l’Académie grand-nationale déploie à la face de la Nation une proposition toute de dévotion : qu’avec l’or battu de la statue de la Souveraineté victorieuse soit fabriquée une colonne de triomphe qui portera, en guise de chapiteau, le chef du souverain. Désormais cette colonne devra, aux ronds-points, prendre la place de toute autre statue, si du moins les Hongrois ne statuent pas autrement, bien que cela ne me ressemble pas.

Selon le Chef d’État-major de la Chaire de Statuaire, il faut imaginer cette colonne comme celle qui, à Rome, se dressait devant la Maison Dorée de Néron en l’honneur du Dieu-Soleil, partageant son chapiteau avec le chef du souverain, ou encore comme le chef de Constantin le Grand sur la colonne géante érigée en l’honneur du Soleil sur le forum de Constantinople.

Cela dit, la Chaire de Statuaire – afin justement d’éviter les analogies de cette nature, qui pourraient s’avérer erronées et malveillantes – suggère, pour rompre avec l’absence de vie et de mouvement des effigies de Césars, que le chef du souverain hongrois tourne démocratiquement au sommet de sa colonne, irradiant uniformément de son visage d’airain l’ensemble des citoyens de la terre magyare.

Le chef – mesdames et messieurs, enfants de la patrie, féroces soldats –, le chef était déjà chez les Grecs l’habitacle de l’âme immortelle et de la puissance sexuelle, et les Grecs le regardaient comme une excroissance ithyphallique. Et, de fait, le chef de l’État est une véritable corne d’abondance qui verse d’elle-même les idées vitales, les pensées fécondes et les bénéfices.

Ces Bustes hongrois seront donc nos fières Colonnes de la Souveraineté, nos piloris de signalisation, érigés partout sur le territoire d’un pays à la souveraineté enfin reconquise.

La Chaire de Statuaire de la Grande Académie des Beaux-Arts d’État a voulu que la Colonne dorée de la Souveraineté Victorieuse soit une « sculpture multifonction, à chef dévissable ». Ce chef, il ne sera plus nécessaire de le scier, de le détacher du corps de la statue au burin ou au pistolet à souder, de lui donner des coups de pied une fois à terre, de l’utiliser comme une cuvette de WC, à la façon du chef des souverains d’autrefois, quand survenait le carnaval de la révolution des chefs et de leur chute. L’Ultime Révolution s’est produite : c’est celle de la Souveraineté. À partir d’aujourd’hui, les prêtres d’État de la Souveraineté n’auront plus qu’à dévisser du chapiteau le chef d’or battu de l’ancien souverain et à visser un nouveau chef d’or battu à sa place.

Quant aux chefs d’or usagés, soit ils les fondront dans le mètre étalon de l’État, soit ils finiront à la Maison de la Souveraineté (actuellement Musée de la Terreur*), en tant que reliques capitales de l’histoire sainte de notre nouvelle souveraineté.

Il est opportunément proposé par le chef du Comité qu’à côté des trois colonnes dressées au sommet du mont Gellért, devant le Parlement et sur la Place de la Souveraineté (actuellement Place de la Liberté) – toute localité, tout institut, toute société et organisme pourra ériger sa propre colonne à la Souveraineté, en argent, en bronze, et même en fer – selon la souveraine hiérarchie – au sommet de laquelle paraîtra le chef tournant des dirigeants des localités, sociétés, instituts locaux. Naturellement, toujours dans une seule direction et non pas de leur propre chef, mais si je leur en ai donné l’autorisation.

Aux souverains des plus petits postes conviendra, en bonne logique, un chef plus petit, mais ces petits chefs, ils les visseront aussi selon un rituel dont la formalisation sera centralisée, en présence de la Colonne de Triomphe portative arborant la face du Souverain en chef.

Naturellement les chefs des robots du pouvoir, des héros et des messies du quotidien, des galériens et autres capitaines crocheteurs de l’État ne seront pas les seuls à pouvoir être logés sur les bustes-colonnes de la souveraineté, mais aussi ceux des héros de l’Histoire et même des champions de la Culture, en tant que pionniers, avant-garde éclairée et dépositaires sacrés de la Souveraineté.

Désormais, il ne faudra pas regarder si, en toute souveraineté, ils ont plutôt blessé ou servi leur nation ; s’ils ont plutôt attisé le conflit et la haine dans la cité, ou alimenté la paix et la concorde ; s’ils ont foulé aux pieds la liberté ou l’ont plutôt étendue ; si, en toute souveraineté, ils ont introduit plutôt des numerus clausus ou des lois raciales, ou les fondements de l’État de droit ; si, en toute souveraineté, ils ont mené des centaines et des centaines de milliers de citoyens aux abattoirs de guerres mondiales et aux chambres à gaz, ou y ont plutôt résisté de toutes les manières et par tous les moyens. Car ce qui compte désormais, ce n’est pas ce qu’ils ont fait sous l’égide de la Souveraineté, mais seulement ceci : l’ont-ils fait en toute souveraineté ou non, ont-ils réussi la grande ordalie historique de la Souveraineté, ou y ont-ils échoué ?

La Souveraineté – est tout, la liberté, le droit, l’égalité, la fraternité – rien. La Souveraineté sacralise toute chose. Elle comble tout manque, absout toute faute, pardonne tout méfait. Fides, Veritas, Suverenitas ! – Foi, Vérité, Souveraineté. C’est une Trinité, mais la souveraineté les dépasse tous. D’un seul chef.

Traduit du hongrois par Guillaume Métayer.

 

* (Note du traducteur)

Photo : La place des Héros, à Budapest © Murat Oner Tas/Anadolu Agency/AFP

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