« La poésie contemporaine espagnole est l'une des plus audacieuses »

« La poésie contemporaine espagnole est l'une des plus audacieuses »

Une nouvelle génération de poètes réussit à tirer parti des réseaux sociaux. Les stars du genre sont anglophones, comme la canadienne Rupi Kaur, et hispanophones, comme l'espagnole Luna Miguel. Entretien.

À seulement 28 ans, Luna Miguel est la figure de proue de la nouvelle poésie espagnole. Avec déjà six recueils à son actif, elle fait partie d’une génération de jeunes poètes hispanophones engagés, prolifiques, ultra-connectés et très suivis sur les réseaux sociaux. Elle sort ce mois-ci son premier roman, El Funeral de Lolita/ L’enterrement de Lolita aux éditions Lumen (Penguin Random House). De passage à Paris pour participer, à l'Université Paris 8, à une conversation autour de ces nouveaux poètes majeurs, l'écrivaine et journaliste nous a accordé un entretien pour discuter des enjeux de cette poésie contemporaine, et de l’étrangement faible rôle de la France dans ce renouveau qui émerge.

Que ce soit dans ce premier roman ou dans vos recueils de poèmes, on trouve dans vos écrits une grand part d’autobiographie et des sujets très personnels qui ont pourtant une dimension éminemment politique. C’est un cheminement conscient dans votre écriture ?

Luna Miguel : De plus en plus, oui. C’est ce qui m’intéresse le plus dans la littérature : la façon dont on peut convertir quelque chose d’intime en quelque chose de politique. Par exemple, en ce moment, je travaille sur mon prochain recueil, qui s’appelle pour l’instant Poésie Masculine. Certains m’ont reproché de n’écrire qu’autour des femmes. Ce que je veux démontrer c’est que les thèmes féminins que j’aborde sont aussi des thèmes masculins, et que cette « poésie masculine » sera également une poésie féminine. En plein #MeToo je pense qu’il est urgent de parler de la réalité de la masculinité, notamment de ses fragilités, que les hommes ne montrent jamais et peuvent transformer en violence. Pour moi, le poète qui parle le mieux de la masculinité, c’est Houellebecq, parce qu’il parle de son sexe dans toute sa faiblesse.

Comment décririez-vous la poésie contemporaine espagnole ?

L. M. : C’est l'une des plus audacieuses et des plus riches aux côtés de celle des États-Unis. Je me sens privilégiée d’en faire partie. Il faut ajouter la poésie d’Amérique latine, avec laquelle la poésie de l’Espagne entre beaucoup en relation grâce à Internet. En ce qui concerne l’anglais et l’espagnol, on parle désormais moins de pays que de langues. Et toute cette poésie-là se retrouve par le biais de thématiques communes : le racisme, l’identité LGBT, la violence sexiste, etc. Encore une fois, il s’agit de questions aussi intimes que politiques.

Dans son histoire moderne, la poésie a souvent été très politique. En quoi la démarche actuelle est plus en phase avec l'époque contemporaine ?

L. M. : Parce que les poètes d’avant étaient tous des hommes.

Et au niveau de la forme, où se situe la poésie contemporaine ?

L. M. : C’est très compliqué de la définir. Aujourd’hui une importance particulière semble accordée à une forme d’écriture qui laisse la place à la force de l’oral, ce qui ressemble à une libération de la forme purement écrite, mais aussi à un retour à la tradition primitive de la déclamation poétique et à une relation plus directe avec le lecteur.

C’est tout ? Il n’y a pas de style commun, de travail spécifique sur la langue autour duquel les poètes contemporains se retrouvent ?

L. M. : Non pas vraiment. Ce qui connecte les poètes d’aujourd’hui, ce sont des sujets. Le terrain commun, c’est la lutte contre une société conservatrice, machiste, raciste, qui s’accommode de tout ça. Aujourd’hui, il n’y pas de courant stylistique mais bien un courant thématique.

Comment expliquer cet abandon de l’enjeu linguistique, qui est pourtant le cœur de la question poétique ?

L. M. : Il faut garder en tête qu’aujourd’hui Internet rebat les cartes et que nous sommes à la préhistoire de cette nouvelle ère. On repart de zéro en quelque sorte. La question du style viendra, mais il nous faut d’abord appréhender ce monde dans lequel on nous a dit que tout était déjà fait, ce qui est faux. On se retrouve face à un monde régressif où l’extrême droite est de nouveau puissante, où la peur est partout, où chaque acquis est remis en cause. C’est pourquoi, à l’heure actuelle, les thématiques importent plus que le style. Et on se rend alors compte qu’il y a une multitude de thèmes majeurs qui n’ont jamais été traités par la poésie.

Et que vous inspire la poésie contemporaine française ?

L. M. : Quelque chose chose comme de la poussière. On ne trouve presque rien de poésie française actuelle et jeune dans les librairies.

Du romantisme au surréalisme, la poésie française a pourtant été une des plus dynamiques et novatrices du monde. Pourquoi cette apathie aujourd’hui ?

L. M. : Pour plusieurs raisons je pense. Une mauvaise compréhension et utilisation d’Internet est sans doute un des facteurs. Le manque de risques pris par les maisons d’édition qui cherchent un idéal d’excellence, mais une excellence définie par une vision très stricte et fermée de la poésie, qui ne laisse pas beaucoup de place à la jeunesse et à la nouveauté. Et c’est justement leur histoire poétique qui freine les Français. En Espagne nous n’avons pas ce poids historique, ce qui nous rend plus libres.

La poésie contemporaine vous rend-elle optimiste pour l’avenir ?

L. M. : Pour la France je ne sais pas, mais d’un point de vue international, oui. Cette lutte des thèmes est primordiale et ramène la poésie à sa fonction d’objet de combat. Tant qu’on gardera en tête que le travail sur les mots et le travail sur les questions sociales vont de pair, je resterai optimiste.

 

Propos recueillis par Thomas Deslogis, journaliste pour Slate et Vice.

 

Photo : Luna Miguel © Martina Matencio / @lalovenenoso

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