La poésie à l’appel d’une société nouvelle : Rimbaud et la Commune

La poésie à l’appel d’une société nouvelle : Rimbaud et la Commune

Quels liens entre Rimbaud, ce « génie solitaire », et la Commune de Paris ? Kristin Ross, essayiste et professeur de littérature comparée à l'université de New York, publia l'un des premiers ouvrages de critique littéraire sur le rapport du poète, alors âgé de seize ans, à cet événement politique majeur.

Par Eugénie Bourlet

Dans une lettre de mai 1871 adressée à Paul Demeny, Rimbaud étaye sa vision de la vocation de la poésie : « L’art éternel aurait ses fonctions ; comme les poètes sont citoyens. La Poésie ne rythmera plus l’action ; elle sera en avant ». En mars de la même année, la Commune a concrétisé « en acte » une démocratie égalitaire dans la ville de Paris. La révolte des travailleurs a débouché sur une réorganisation totale de la vie sociale : mise en place d’un salaire minimum et maximum, réquisition d’appartements abandonnés pour les sans-abris, école gratuite et obligatoire pour les deux sexes, démocratisation de la culture et fin de la hiérarchie entre les arts… Pendant quelques mois, le quotidien est bouleversé, jusqu’à la Semaine sanglante, au cours de laquelle le gouvernement finit par reprendre la ville et massacre massivement les insurgés. La Commune a ainsi pour une courte durée modifié l’« espace social », défini par Henri Lefebvre comme la vie quotidienne au sens moderne, c’est à dire l’ensemble des relations sociales dans l’espace public urbanisé.

Lorsqu’advient l’expérience de la Commune, Rimbaud a seize ans, et il s’en enthousiasme dans les Lettres du Voyant. Si sa présence à Paris reste une hypothèse incertaine, l’influence du projet révolutionnaire des Communards sur sa poésie est profonde. Selon des mots empruntés à Frédéric Thomas dans un essai récent, Rimbaud Révolution, la Commune a signifié pour Rimbaud «  le point de jonction de la poésie de l’Avenir et de la Sagesse et du Travail nouveaux, le point de levier pour renverser le vieux monde, faire émerger les germes d’une société nouvelle, régénérer les êtres et le monde 1». Lors de sa publication originale en 1988, The Emergence of Social Space : Rimbaud and the Paris Commune fut un des premiers ouvrages de critique littéraire à creuser le rapport du poète à cet événement politique.

Kristin Ross note la manière dont la figure du poète et cet événement politique et social sont abordés a posteriori comme deux irruptions brutales dans le cours de l’histoire poétique et politique : Rimbaud, « premier poète d’une civilisation non encore apparue » et la Commune, « révolution imprévue, sans guide ni forme », comme l’a observé René Char. Mais ce qui lie pour Rimbaud son œuvre poétique à la Commune se trouve ailleurs, et l’ancre de plein pied dans la réalité de son époque.

Le combat social dans la poésie

Dans Une saison en enfer, Rimbaud envisage la jeunesse et le travail en opposition avec les romans de formation que Sartre, notamment, a établis comme des romans bourgeois. Ce récit est celui d’une « suradolescence » : l’image persistante d’un poète ardent, sauvage tient à cette idée que la jeunesse n’a pas de fin. Le vagabondage et le refus de travailler ont composé le mythe d’un poète maudit, marginal, en dehors de la société. Kristin Ross montre que cela est tout à fait inexact. Le vagabondage à l’époque relève d’un phénomène social par lequel passent les jeunes après l’école et dont le travail signifie la fin. Avec la Commune, les vagabonds deviennent aux yeux de l’ordre établi de possibles rebelles au « mauvais sang », selon le titre d’un poème d’Une saison en enfer.

Dans ce poème, Rimbaud écrit : « Maintenant je suis maudit, j’ai horreur de la patrie. Le meilleur, c’est un sommeil bien ivre, sur la grève ». L’ivresse et la paresse, reproches les plus sollicités contre les travailleurs ouvriers, ont pour Rimbaud une valeur idéologique. Le poète s’identifie aux travailleurs non dans leur activité mais dans leur combat, comme il le confie dans une lettre à l’époque de la Commune : « Je serai un travailleur ; c’est l’idée qui me retient quand les colères folles me poussent vers la bataille de Paris, où tant de travailleurs meurent pourtant encore tandis que je vous écris ! ». L’usage du futur montre que Rimbaud souhaite devenir travailleur lorsque les rapports sociaux seront redessinés.

La poésie dans le combat social

Créateur d’une poésie « bâtarde » qui mélange prose et poésie, langage châtié et argot, essentiel et trivial, Rimbaud maîtrise parfaitement la satire et le sarcasme (« du grec sarkasmos : mordre la chair de l’adversaire vaincu »). Kristin Ross montre comment il parodie l’hygiène bourgeoise (immonde était l’un des adjectifs les plus utilisés par les anti-communards pour décrire leurs ennemis), se réapproprie les insultes à l’encontre des Communards, tels que « voyou », « assassin », « crapule », « canaille »… « Maintenant, je m’encrapule le plus possible », écrit-il par exemple à Izambard en mai 1871. Dans Lettres du voyant, il décrit l’activité poétique en reprenant les mêmes mots que la littérature anti-communarde à propos des activités de la Commune.

Rimbaud a également appartenu au Cercle du Zutisme, qui réunissait artistes et poètes aux visées contestataires, et qui a réalisé de nombreuses caricatures des anti-communards. Il prône une définition élargie de la littérature, à laquelle il intègre des formes privilégiées sous la Commune : gravures, dessins, poèmes parodiques de la petite presse… des « genres satiriques et éphémères [qui] flottent dans un ensemble complexe de représentations et de discours sociaux », selon Kristin Ross.

Si la Commune envisage entièrement l’art et le quotidien de manière nouvelle, Rimbaud porte dans ce qu’il écrit une intégration réciproque de son idéal social et politique. L’art poétique est profondément pétri par le langage politique des Communards. « Quand irons-nous, par delà les grèves et les monts, saluer la naissance du travail nouveau, la sagesse nouvelle, la fuite des tyrans et des démons, la fin de la superstition, adorer – les premiers ! – Noël sur la terre ! », écrit-il dans Une saison en enfer. Contre la spécialisation élitiste d’une pratique, envisager une société nouvelle articule avec Rimbaud visées poétiques, politiques et sociales, loin de l’image d’un génie solitaire isolé du monde.

 

À lire : Rimbaud, la Commune de Paris et l’invention de l’histoire spatiale, Kristin Ross, traduit de l’anglais par Christine Vivier, éd. Amsterdam, 304p., 14€.

 

 1 Frédéric Thomas, Rimbaud Révolution, Paris, L’Échappée, 2019.

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