Plaidoyer pour le droit à l'horreur

Plaidoyer pour le droit à l'horreur

Aussi vieux que la littérature, le genre horrifique devient par un étrange retournement un révélateur de la réalité en dévoilant sa part invisible. Reconnu par le monde anglo-saxon, il peine encore ici à gagner ses lettres de noblesse.

c'est un secret que les lecteurs informés se chuchotent : si la littérature d'épouvante persiste, c'est d'abord parce qu'elle est infiniment rassurante. Pensez-y : que pèsent vos malheurs conjugaux face aux misères de Jonathan Harker qui voit le comte Dracula lui piquer sa fiancée ? Que pèsent vos avanies professionnelles face au sort de l'équipage infortuné que Lovecraft envoie à la rencontre de l'effroyable Cthulhu remonté des eaux ? Et vos traumas d'enfance ne paraissent-ils pas tout relatifs face à ceux qu'endurent les petits héros du Ça de Stephen King ? Les terreurs fictives nous sauvent des terreurs réelles, et les lecteurs adolescents, qui ont toujours plébiscité le genre, le savent bien.

Dans sa célèbre nouvelle « La peur », Maupassant assure que l'on n'est jamais plus effrayé que par ce que l'on ne comprend pas. Autrement dit, un meurtre sanglant qui se déroule sous nos yeux nous glacera bien moins qu'une apparition inexplicable entrevue nuitamment au détour d'un cimetière. On aurait pu parier qu'après un XIXe siècle épris de théories exotiques et prêt à adopter tout ce qui entretiendrait son romantisme, le XXe siècle, cartésien, aurait amputé nos esprits de la faculté de s'effrayer de ce qui n'existe pas. Ç'a été tout le contraire. Au XXe siècle, l'astronomie et la science ont prouvé l'insignifiance de l'homme face à l'univers - et de la dissonance entre les capacités de compréhension de l'homme et l'immensité de cet univers, émerge une nouvelle forme d'épouvante, athée et sans recours, que défrichera le grand écrivain américain H. P. Lovecraft. Le XXe siècle a aussi démontré l'étendue du mal humain, et la question de savoir si ce mal est un principe interne ou externe aux individus préoccupe Stephen King et a débouché sur l'une des oeuvres contemporaines les plus marquantes. Puis la perspective d'une apocalypse imminente a refait de l'épouvante notre horizon : en témoignent les hordes cannibales de La Route, le récit d'après le cataclysme de Cormac McCarthy.

L'ÉPOUVANTE SANS POE

L'horreur est un genre codifié : pour l'écrivain, il s'agit de bâtir une oeuvre dans laquelle tout doit concourir à produire l'effroi recherché. Mais, pour toucher l'esprit du lecteur, pour que celui-ci en vienne à suspendre son incrédulité, il importe de lui servir l'épouvante sur un socle de réalité. Lovecraft s'appuie ainsi sur la science de son temps. Bram Stoker investit son Dracula d'effets de réel, fragments de journaux intimes et de coupures de presse. Et Stephen King fonde ses cauchemars sur des descriptions très bien senties des petites villes américaines, au point qu'il est devenu, aussi, un maître en réalisme... Et souvent, dans un étrange retournement, l'horreur devient un révélateur qui, déposé sur le tissu de la réalité, en dévoile des aspects invisibles.

Reste le cas Edgar Poe. Lorsque nous avons commencé à envisager ce dossier sur l'épouvante, voilà des années, il nous paraissait évident d'y faire une place d'honneur aux Histoires extraordinaires et aux plus horrifiques d'entre elles. « La chute de la maison Usher », « Ligeia », « Manuscrit trouvé dans une bouteille », ne sont-ils pas des classiques liminaires de l'horreur ? La réponse est non, pas exactement. Le remarquable travail de traduction mené par Christian Garcin et Thierry Gillyboeuf - dont le deuxième tome des Nouvelles intégrales de Poe vient de paraître - a été l'occasion de lever le malentendu. Poe, s'il jouait de l'horreur, n'en faisait pas la fin de son écriture. Il mélangeait les saveurs, mêlait l'épouvante au grotesque, parodiait le fantastique de son temps - avec tant de talent qu'il est souvent impossible de le lire au second degré. L'étiqueter écrivain d'horreur serait perpétuer la légende noire diffusée par son premier traducteur, Baudelaire, mal renseigné par le révérend Griswold, ennemi personnel de Poe. Et si celui-ci a influé sur toute la littérature d'épouvante ultérieure - Lovecraft ne manque jamais d'aller lui rendre hommage à Charleston -, ce serait lui rendre un bien mauvais service que de le ranger sous cette bannière.

On situe la naissance du genre horrifique au début ou à la fin du XIXe siècle, selon que l'on se sent proche de Frankenstein (1818) ou de Dracula (1897). Mais, bien sûr, l'épouvante est aussi vieille que la narration. L'Antiquité a ses histoires de spectres et sa mythologie riche en monstres. Le Moyen Âge a l'enfer chrétien et les chansons de gestes pleines d'hérétiques monstrueux équipés de cornes et de griffes. Le XVIIIe siècle et ses Lumières tentent bien de disperser les spectres, mais ils résistèrent, parfois via la religion, avant de ressurgir au XXe siècle.

En fait, si le genre horrifique perdure, c'est parce qu'il procède de l'ombre au-delà de notre compréhension du monde, peu importe le cadre - religieux, moral, scientifique - dans lequel on tente d'enfermer celui-ci. Pour neutraliser l'horreur, il faudrait tout connaître.

RÉCITS POPULAIRES

Ce qui est nouveau, c'est qu'on prend aujourd'hui l'horreur au sérieux. Stephen King, traité de tâcheron à ses débuts, est aujourd'hui une référence citée par des critiques huppés, et ses oeuvres font l'objet de vastes recensions critiques dans les journaux prestigieux - The New York Times et autres. Des écrivains estampillés littéraires n'hésitent plus à employer des motifs d'épouvante dans leurs romans - les figures de mort de Cormac McCarthy, les fantômes vengeurs du Lunar Park de Bret Easton Ellis découlent directement du genre. Et celui-ci est le centre d'attentions qui le consacrent : le vampire fait l'objet d'un volume de La Pléiade paru cette année ; Lovecraft, considéré comme un des pères des lettres américaines, a droit à une magistrale biographie, fruit de vingt ans de travail de l'universitaire S. T. Joshi, enfin traduite en français. Auparavant, ses oeuvres ont bénéficié de nombreuses retraductions signées François Bon. Et chaque roman de Stephen King touche les sommets des palmarès. L'épouvante narrative se porte bien : il suffit de considérer sa présence au cinéma. Et en littérature, puisque, si le genre a connu un âge d'or au XXe siècle, ces vingt dernières années ont vu surgir d'étonnants romans d'épouvante expérimentaux, telle La Maison des feuilles, de Mark Z. Danielewski - qui renouvelle magistralement le récit de maison maudite à coups de narrations emboîtées et de jeux typographiques.

Curieusement, et à quelques très remarquables exceptions près - Jean Ray et son Malpertuis -, la France a produit assez peu d'oeuvres d'épouvante littéraire, depuis le XIXe, au regard du monde anglo-saxon. Sur ce point, il est commun d'invoquer notre cartésianisme congénital. On peut aussi pointer la séparation entre les récits populaires et la narration noble des grandes oeuvres littéraires, patente chez nous. Alors que le monde anglo-saxon a intégré ces récits populaires dans sa littérature, la France les a rejetés sous l'étiquette « histoires à dormir debout ». Dans le milieu de l'édition française, littérature d'épouvante rime encore souvent avec littérature de gare. Pourtant, l'épouvante reste bien présente. Dans les marges des genres et dans les polars violents d'une Karine Giebel. Dans les outrances des romans de Jérémy Fel. Et dans les bibliothèques de beaucoup de lecteurs. Et elle persistera tant que le monde nous donnera des raisons d'avoir peur. Autant dire qu'elle a de beaux jours devant elle...

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