Mort de George Steiner, l'homme qui ne voulait pas « négocier ses passions »

Mort de George Steiner, l'homme qui ne voulait pas « négocier ses passions »

L'immense critique littéraire George Steiner est mort à 90 ans. Il laisse une oeuvre importante pour la compréhension du monde actuel. En hommage, nous vous proposons de relire cet entretien paru dans Le Magazine Littéraire en juin 2006 et réalisé par François L'Yvonnet. De l'éloge de la diversité des langues à la défense d'une transcendance des arts, George Steiner retrace ici les grandes lignes de son itinéraire philosophique.

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François L'Yvonnet. Votre livre majeur Après Babel comporte un éloge de la diversité des langues : Babel serait paradoxalement une promesse, une « récompense de Dieu »...

George Steiner : D'abord, un point capital : je n'ai pas de langue natale. Ce qui n'est pas si rare, il y a bien des parties du monde où l'on grandit polyglotte, par exemple, en Scandinavie ou dans les vallées italiennes du Frioul ou encore en Malaisie... J'ai appris presque simultanément le français, l'anglais et l'allemand, auxquels s'est ajouté un peu plus tard l'italien. J'ai été très tôt frappé par ce que nous disent les linguistes et les ethnologues : il y a une vingtaine de milliers de langues sur la planète, il y en a plus d'une centaine dans les seules Philippines, dont une, dans l'île de Mindanao, est sans le moindre rapport avec les autres. Ce sont pourtant les mêmes ethnies qui les parlent. J'ai toujours eu beaucoup de difficultés à accepter que c'était un fait purement contingent, que le monde aurait marché d'un pas plus sûr avec une ou deux langues, d'où le mythe de Babel. Après Babel reflète une intuition : comme Freud nous l'enseigne, il faut renverser les grands mythes, ils disent le contraire de ce qu'ils semblent dire. Babel, loin d'être une punition, est peut-être une bénédiction mystérieuse et immense. Les fenêtres qu'ouvre une langue débouchent sur un paysage unique. En apprendre de nouvelles, c'est entrer dans de nouveaux mondes. Il y a une sorte d'avantage contre darwinien dans la multiplicité des langues : c'est la richesse adaptative de l'humanité. J'avance aussi l'hypothèse que là où la vie matérielle est très pauvre, les langues sont d'une richesse prodigieuse, comme celle des Bochimans d'Afrique australe qui compte vingt-cinq subjonctifs...  

Mais les langues meurent aussi, et avec elles une richesse humaine incomparable...

G. S. : Une grande figure du Collège de France, que je ne nommerai pas, mais qui se reconnaîtra sûrement, a pillé Après Babel page après page en prétendant alerter le monde devant le danger de la mort des langues, dans un livre paru vingt-cinq ans après le mien, sans jamais le mentionner. J'avais jeté un cri d'alarme : chaque année, des milliers de langues disparaissent, ce sont des possibilités d'expérience et d'avenir qui périssent. Plusieurs langues viennent ainsi de mourir sur l'Altiplano. Nous voyons le passé, mais pas l'avenir. Nous reculons vers l'avenir. Avec la disparition d'une langue, nous perdons pour toujours certaines négociations avec l'espoir...

Chaque langue, dites-vous, a sa « grammaire de l'espoir »...

G. S. : La tour de Babel a été pour moi l'allégorie d'une immense récompense, d'une grande aventure qui a dépéri. Soyons précis : il faudrait être bien naïf pour n'attribuer le triomphe planétaire de l'anglo-américain, nouvelle lingua franca, qu'à la seule puissance militaire et économique des États-Unis. L'anglo-américain est une langue simple. S'il triomphe, c'est qu'il est un tapis roulant vers l'avenir, un véritable idiome de l'espoir. Chaque mot de l'anglo-américain est une promesse que l'avenir sera meilleur. Mais cela a un prix. Avec le nivellement des différences culturelles advient une monotonie du bonheur. Les pertes sont énormes. Les tentatives de résistance institutionnelle sont assez dérisoires. Depuis la parution de mon Après Babel, il s'est passé quelque chose de nouveau : on n'a pas assez mesuré que l'ordinateur parlait anglo-américain. S'il avait été conçu et développé au Pendjab, les choses se seraient passées différemment. L'informatique dont on se sert est l'invention de savants anglais et américains. La base de l'informatique est une syntaxe anglo-américaine, rendue abstraite et symbolique. Chaque fois qu'un homme, quelque part sur la planète, s'installe devant son ordinateur, il parle anglo-américain. C'est un état de fait fondamental et peut-être définitif. Idem avec le web, même si la langue adoptée est le chinois ou le bantou, la structure syntaxique profonde, au sens de Noam Chomsky, est anglo-américaine.

Dans Errata, vous vous comparez à un agent double ou triple qui « suggère à une langue la présence d'une autre »

G. S. : Notre histoire littéraire récente a vu naître d'excellents écrivains multilingues. Est fausse l'idée qu'il faudrait être né dans sa langue de plume pour prétendre être un vrai écrivain. L'Europe a longtemps écrit en latin et dans chacune de ses langues. Ce n'est qu'avec la montée des nationalismes, à partir du XVIIIe siècle, que cette situation changera. Le XXe siècle a été un tournant : avec Conrad, Borges, Nabokov, Beckett, un groupe d'écrivains polyglottes créeront des chefs-d'oeuvre dans une langue d'adoption. Or, aujourd'hui, pour qui voyage dans le monde, les vitrines des librairies sont pleines de livres écrits soit en anglo-américain, soit traduits de l'anglo-américain. Les écrivains scandinaves, hollandais ou israéliens, souvent, n'ont pas d'autre solution pour vivre que de traduire ceux qui les détruisent !

Cette situation peut-elle changer ?

G. S. : C'est une question difficile. L'espagnol est en train de connaître une expansion foudroyante dans les Amériques. García Lorca, à la fin des années 1930, avait dit que New York serait une ville espagnole. Il avait vu juste. Et tandis que la littérature anglaise, celle d'Angleterre, pâlit sous les coups de boomerang du génie américain, la littérature espagnole d'Espagne a profité du boomerang sud-américain. Elle connaît une période créatrice assez extraordinaire...

Le sous-titre d'Après Babel est « Une poétique du dire et de la traduction ». Ce livre est une longue réflexion sur la traduction qui est implicitement présente dans tout acte de communication. « Comprendre, c'est déchiffrer », dites-vous.

G. S. : Personne ne sait ce que comprend l'autre, même le plus intime. Il y a des nuances infinies dans le souvenir et dans le contexte charnel d'une énonciation. Alors, on déchiffre pour essayer de comprendre. Très souvent, cela ne marche pas. Je ne suis pas féministe, mais je sais que la langue de la femme n'est pas celle de l'homme. Dans des tribus de la Sibérie du Nord, les mères enseignent aux fils la langue masculine qu'elles n'ont pas le droit de parler elles-mêmes. C'est une illustration passionnante de la multiplicité des langues. On est un peu comme dans le jeu qui nous amusait enfant : l'un chuchote un message à son voisin qui lui-même le chuchote au sien, et ainsi de suite, l'amusement est de constater ce qui en sort. C'est l'allégorie même de la communication. Dans Après Babel, je donne l'exemple du mot « pain », qui en français évoque la carence à cause des disettes et des révolutions, en anglais le mot bread veut dire « bonne fortune », il n'est pas associé au manque, et dans la langue américaine des Noirs, bread veut dire « or et argent ». On ne peut pas traduire bread en pain et pain en bread sans expliquer les nuances. Tout le monde sensoriel est très difficile à traduire. Je garde dans un coffre un long essai, que je détruirai sans doute, sur le donjuanisme des langues : faire l'amour dans diverses langues. Dans chaque langue, le niveau du tabou est différent : des mots qui, dans l'une, appartiennent à la vulgate quotidienne, peuvent être absolument intimes et défendus dans une autre. La cadence syntaxique, qui est capitale dans l'amour, est très variable selon les idiomes. Certains romanciers ont essayé d'inventer des langues pour leur narration sexuelle. Proust, par exemple, a inventé l'expression « faire cattleya » qui devient pour Swann et Odette le symbole du coït. Des millions de couples ont des « faire cattleya » à eux. Mais sous la guillotine des médias, les langues de l'éros se standardisent. L'adolescent américain, dans le rythme de sa séduction, suit des schémas préétablis qui lui sont transmis par le cinéma et la télévision. Quel appauvrissement !

Il y a aussi les menaces « idéologiques » qui pèsent sur le langage, comme celles de la LTI (la langue du Troisième Reich) dont a parlé Victor Klemperer. D'un côté avec Hitler, c'est la nuit de la parole, de l'autre avec Paul Celan, le langage est au « nord de l'avenir »...

G. S. : Chez Staline, ce sont les silences qui tuent, chez Hitler, c'est la parole. Les Grecs avaient cette croyance extraordinaire qu'un anathème lancé sur quelqu'un ne pouvait jamais se défaire. C'est comme un coup physique qui va se réaliser. Beaucoup de peuples croient à cela, j'y crois aussi : la langue de la grande haine est une arme plus puissante que toutes les autres. La langue de l'amour, chez un Paul Celan, par exemple, essaie de réparer la chute de l'homme.

Le Mal serait-il en l'homme ? Faut-il, comme vous nous y invitez, faire l'hypothèse du péché originel ?

G. S. : C'est une question essentielle. On peut donner au « péché originel » tous les sens métaphoriques que l'on veut : une vraie chute du Jardin, si l'on est fondamentaliste, ou, comme je le crois, une sorte de mystère de la punition. J'ai souvent constaté dans ma vie que les meilleures intentions tournaient au pire. C'est comme s'il y avait en nous une tare héréditaire. La métaphore du péché originel me permet de comprendre une phrase attribuée à Theognis : « Le mieux pour l'homme eût été de ne pas naître, ensuite de mourir jeune, et le pire de vivre longtemps. » Nous sommes des invités de la vie, nous sommes jetés dans la vie, pour parler comme Heidegger, et il se pourrait qu'elle ne veuille pas de nous, que nous soyons des intrus. Nous massacrons la flore et la faune, nous transformons notre planète en un champ d'ordures. Voilà ce que nous avons fait de ce que la vie nous a offert ! Il est possible que nous ne soyons pas les bienvenus, qu'il y ait entre la grandeur humaine et l'écosystème une sorte de dialectique négative. Si tel est le cas, on peut supposer que l'espèce humaine disparaîtra un jour. L'hypothèse d'une damnation originelle me semble être plus responsable que celle d'une Californie éternelle.

L'enseignement a occupé une place essentielle dans votre vie. La littérature comparée, que vous avez enseignée pendant plus de cinquante ans, est pour vous bien davantage qu'une discipline, presque une vision du monde...

G. S. : Pour mon père, fidèle en cela à la tradition juive, l'enseignement était la vocation suprême. C'est le « rabbinat » laïque. Le comparatisme fait partie de ma condition de pèlerin, je suis en marche. Les arbres ont des racines, j'ai des jambes. La littérature comparée garde toujours ses bagages faits. Elle coïncide avec ma nature profonde. Je me souviens de la réponse de Roman Jakobson au président de Harvard qui lui disait : « Roman, on dit que vous parlez dix-sept langues... - Oui, monsieur le président, toutes en russe ! » J'essaie de faire de la littérature comparée en parlant « Homère » ou « Dante ». Le comparatiste passe les frontières, légalement ou illégalement. Il faut collectionner les passeports comme les timbres-poste. Si l'on ne peut être un grand créateur, il faut être facteur - postino, comme dans le beau film sur Neruda -, celui qui porte les lettres. Un professeur porte les lettres, c'est un privilège immense, et tout son art consiste à trouver les bonnes boîtes, celles où les lettres seront lues et aimées.

Dans Maîtres et disciples et aussi dans Éloge de la transmission, vous parlez à propos de la relation du maître et de l'élève d'un « érotisme de la transmission ». On pense, bien sûr, au Banquet de Platon, à Socrate et Agathon...

G. S. : Il faut penser aux milliers d'enseignants qui sont tombés un peu amoureux de leurs élèves, mâles ou femelles, parfois avec des conséquences terribles. Mais le plus souvent, avec des conséquences heureuses, l'amour devenant amitié. Lire un grand texte avec ses élèves est une activité très intime. Une phrase des Psaumes parle de « mettre la main sur l'être essentiel de l'autre »... C'est d'un danger extrême, on peut en abuser. Noble mais difficile métier que celui d'enseigner. Une anecdote, parmi d'autres : au moment des luttes qui opposaient au Nicaragua les Contras aux Sandinistes, j'ai eu le mauvais goût de dire à un petit groupe d'excellents étudiants qu'alors que leurs pères et grands-pères étaient morts en Espagne devant Madrid pendant la guerre civile, aucun d'entre eux ne m'annonçait son départ pour le Nicaragua. Ils m'ont écrit une lettre collective, dans laquelle ils m'expliquaient que s'ils s'engageaient pour la gauche, ils soutiendraient bientôt un stalinisme sanglant, s'ils partaient pour aider la droite, ils travailleraient pour la CIA... En somme : « On ne nous aura plus ! » Ce fut un tournant dans ma vie. Un réalisme et une clairvoyance aussi totale, à seulement 20 ans ! Nous n'avons pas su leur donner l'erreur de l'espoir, l'illusion du rêve. Mauvais rêve, me direz-vous, mais s'il n'y a plus de praxis utopique, il ne nous reste qu'à envoyer nos meilleurs étudiants à l'ENA ou dans quelque MBA... C'est alors une grande défaite.

G. S. : Vous êtes profondément européen et en même temps vous avez la conscience aiguë que l'Europe est peut-être arrivée à son terme...

G. S. : Pourquoi suis-je resté en Europe ? Si je l'avais quittée, comme cela m'a été proposé, je n'aurais pas seulement renoncé à ma condition multilingue, qui est mon être même, j'aurais plus essentiellement trahi la parole de mon père, qui me disait encore peu de temps avant sa mort : « Si tu veux aller en Amérique ce sera beaucoup mieux pour ta carrière, mais Hitler aura gagné. » Hitler avait décrété qu'il n'y aurait plus de George Steiner en Europe. Il ne fallait donc pas, à l'échelle de l'individu, donner cette victoire au Führer. J'ai choisi de rester en Europe parce qu'il ne faut pas que s'éteigne une certaine présence du passé, celle de la grande culture juive d'Europe centrale à laquelle nous devons tant. Et cela, même si le judaïsme a un grand avenir en Amérique. Pour moi, l'Europe, ce n'est pas seulement la tragédie de la Shoah, c'est aussi l'infinie richesse dans le détail. William Blake parlait du caractère sacré du petit détail. Il y a une merveilleuse mosaïque européenne. Mais l'Europe est peut-être fatiguée de ses deux mille ans d'histoire. Pourquoi se remettrait-elle des deux guerres mondiales, des tueries de la Première aux massacres de la Seconde ? Dans le passé, des empires immensément doués ont disparu ! Et puis, il est possible que les cultures qui tuent leurs juifs ne revivent pas.

À côté des grands mythes antiques qui nourrissent encore notre culture, l'Europe semble avoir créé deux « mythes » nouveaux : le christianisme et le marxisme...

G. S. : Ce sont deux grandes hérésies du judaïsme qui se sont retournées contre leur père, c'est encore très freudien, pour le mettre à mort. Le marxisme a presque disparu, je dis « presque », car nous aurons peut-être des surprises dans l'avenir. Quant au christianisme, il traverse en Europe une crise considérable. Rien qu'en Angleterre, on envisage de désaffecter plus d'un millier d'églises faute de fidèles et de vocations sacerdotales ! Je n'ignore pas ce qu'a été le Goulag, et me dégoûtent ceux qui aujourd'hui nient leur stalinisme passé, mais le communisme a été un immense espoir. Il y a dans le marxisme, c'est très juif, une folle surestimation de l'homme. Il nous a fait croire que nous étions des êtres susceptibles de justice sociale. Une erreur terrible qui s'est payée par des dizaines de millions de morts, mais une idée généreuse et un très grand compliment fait à l'homme. La chrétienté a été très tôt entachée de haine antisémite, sa mystique est souvent sommaire, mais nos arts d'Occident sont inconcevables sans elle. Avec son éclipse, foisonnent désormais des milliers de cultes souvent très infantiles. On peut craindre dans l'avenir la venue de nouveaux faux messies. En Amérique, trente-cinq millions de dévots de toutes conditions croient qu'Elvis Presley a ressuscité !

Dans Le Château de Barbe-Bleue, vous dites, de manière assez abyssale, que la culture ne rend pas plus humain. Vous parlez même d'une certaine défaite de la culture. Il y aurait une proximité très inquiétante entre la culture et l'horreur...

G. S. : Je vous répondrai en deux temps. Il y a d'abord ce que j'appelle le « paradoxe de Cordélia ». Je rentre le soir chez moi après avoir lu avec mes élèves Le Roi Lear, avec en tête les mots de Lear tenant Cordélia morte dans ses bras : « Never, never, never... », mais je n'entends pas les cris de la rue. La fiction est plus puissante que les plaintes de ceux qui souffrent autour de nous. Non par omission délibérée, mais par un mécanisme psychique qui fait que le grand art possède la conscience à un point tel que nous sommes insensibles aux cris des hommes de chair. C'est un paradoxe horrifiant ! Ma seconde réponse concerne la coupure entre la manière inhumaine qu'a un homme de mener ses activités politiques ou publiques et sa capacité à créer de la beauté. Nietzsche répond que la beauté est au-delà du bien et du mal. Je peux le comprendre pour la musique, pas pour la littérature. Je n'accepte pas l'idée que l'homme puisse se diviser en petites sections étanches. Pour moi, c'est le même homme qui le soir joue Bach et qui le matin torture dans un camp. C'est sans doute inexplicable, mais ce qui est sûr en revanche, c'est que les humanités n'ont pas résisté à la barbarie. La musique n'a pas dit non ! Walter Benjamin, peu de temps avant de se donner la mort, a dit : « Le socle de tous les chefs-d'oeuvre est de la barbarie. »

Vous aimez rappeler la phrase de Goethe : « La culture appartient à très peu... »

G. S. : On ne se sent aucun droit de dire à un mathématicien que l'on ne comprend pas ce qu'il fait. On admet qu'il s'adresse à une petite élite. De quel droit pourrait-on affirmer que n'importe qui peut « faire » avec profit du Hegel, du Kant ou du Descartes ? Non, je le regrette ! Dieu a été très injuste, il aurait pu distribuer à tout le monde les mêmes talents, mais il ne l'a pas fait ! Nadia Boulanger disait : « Montrez-moi un enfant à 4 ans et je vous dirai s'il a une chance ! » « Justice sociale, petite justice » : une phrase terrible, mais assez vraie.

Dans Réelles présences, vous soutenez que sans une croyance en une transcendance, l'humanisme tourne à vide.

G. S. : Devant quelqu'un qui me déclare être un athée absolu, je tire mon chapeau. Mais, si on le réveille en pleine nuit pour lui annoncer la mort de ses enfants dans un accident de voiture, il doit avoir le courage de dire : « C'est horrible pour moi, mais sans aucune importance statistique, je suis simplement tombé sur un mauvais numéro. » Devant celui qui est croyant, je tire aussi mon chapeau. En revanche, ne me satisfait pas du tout celui qui déclare qu'aucune personne sérieuse ne saurait se poser la question de l'existence de Dieu. Si la question n'est plus posée, ne serait-ce que pour y répondre négativement, alors des possibilités de musique, de littérature et de peinture ne seront plus à notre portée. Mon hypothèse, mais ce n'est qu'une hypothèse, est que la grande architecture de l'art occidental était religieuse, au sens large du terme. Samuel Beckett est une figure clé de la transition, il nous invite à réfléchir : « Et si Godot ne venait jamais ? » Mais, la question est encore posée : Godot peut revenir... Il est parfaitement concevable qu'advienne un art sans réassurance, sans la dernière assurance que serait une certaine possibilité transcendante. On entrera alors dans un univers totalement imprévu, peut-être même imprévisible.

« Mes erreurs sont aussi des dépenses d'amour », dites-vous dans Errata, de quelles erreurs parlez-vous ?

G. S. : Je me suis souvent trompé, en particulier dans mes jugements esthétiques, mais cela a toujours été par passion. J'ai cru pendant un certain temps, par exemple, que Le Quatuor d'Alexandrie de Lawrence Durrell serait l'oeuvre la plus importante du roman moderne anglais. Je me suis probablement trompé. Mais là n'est pas l'essentiel. Le pire pour quelqu'un qui aime les arts et les lettres est d'essayer de miser seulement sur les gagnants. On ne doit pas négocier ses passions. Il ne faut jamais se justifier. Il faut avoir le courage des grandes erreurs. Heidegger disait : « Là où il y a une grande pensée, il y a de grandes erreurs. » Les siennes ont sans doute été un peu trop grandes, mais c'est un autre débat.

Et parmi vos erreurs, s'il ne fallait n'en retenir qu'une...

G. S. : De ne pas avoir compris que la grande poétique de la seconde moitié du XXe siècle serait celle du cinéma. Et aussi, ne pas avoir mesuré l'immensité de l'impact du web sur toutes les facettes de la sensibilité. Il faudra dans l'avenir une autre poétique que celle d'Aristote, je suis sûr qu'elle viendra.

 

A lire aussi :

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