Habermas éducateur

Habermas éducateur

Né le 18 juin 1929 à Düsseldorf, le philosophe et sociologue allemand, figure centrale de la deuxième génération de ladite « École de Francfort », fête aujourd’hui son 90ème anniversaire. L’occasion de faire un point sur son œuvre et son apport.

Par Patrice Bollon.

De Jürgen Habermas on connaît surtout en France l’intellectuel public, délivrant périodiquement dans les colonnes du Monde – en simultanéité avec d’autres quotidiens européens « de référence » comme Die Zeit en Allemagne et El Pais en Espagne – des analyses ou des prises de parti sur les grands problèmes politiques, sociaux et éthiques de l’heure. Celles-ci sont toujours très informées, traitées de façon rationnelle, humaniste et mesurées, situées politiquement à gauche mais hors des extrêmes. Contre le retour des nations, Habermas y soutient une Europe unifiée et démocratisée, dénonce les tentations conservatrices ou réactionnaires, milite pour une politique d’accueil raisonnable des populations extra-européennes, pointe les dangers des manipulations génétiques et d’une « euthanasie libérale », etc. – et ce, sans épargner les pouvoirs en place. Bref, c’est le porte-voix d’une « gauche morale », confiante dans les vertus de la démocratie, mais non dogmatique. Si le mot avait encore un sens, on dirait qu’il est un vrai social-démocrate. On peut aussi voir en lui un pré-macroniste – ses positions illustrant ce « progressisme » qui remplace chez les Marcheurs une idéologie annoncée mais toujours manquante et qu’il exprime sans doute mieux qu’eux*.

Tout cela n’est pas rien – surtout après l’incontestable victoire tactique de Macron aux Européennes du 26 mai dernier -, mais tend à occulter l’apport de sa philosophie. Or, alors que les États-Unis la considèrent comme la pensée majeure venue d’Europe de la fin du XXe/début du XXIe siècle, Habermas ne paraît pas avoir été vraiment lu, avec l’attention requise, chez nous. Des intellectuels y ont même forgé le néologisme d’« habermassisme » pour critiquer une philosophie qui serait désespérément molle, « grise », académique, tellement balancée qu’elle ne présenterait plus aucun point saillant et finirait par prôner un accommodement du statu quo. La question, il est vrai, se pose à la lecture de certains de ses ouvrages, pesant sans fin le pour et le contre et témoignant d’une culture éclectique, mêlant la philosophie allemande à la pensée analytique et pragmatique anglo-saxonne – de Wittgenstein et de Pierce à Rorty en passant par Dewey, Mead, Austin, Searle, etc. ; et cette réaction n’est pas spécifiquement française. Quand, en novembre 1981, il a publié son grand œuvre en deux épais volumes, la Théorie de l’agir communicationnel, Habermas s’est vu confronter en Allemagne à des réactions similaires : fallait-il vraiment mobiliser un tel savoir pour en arriver à une conclusion aussi peu spectaculaire selon laquelle l’interaction entre ses membres et la discussion libre entre eux était la base de la formation et du fonctionnement de nos sociétés démocratiques ? Puis le livre a rejoint, dans les bibliothèques, le rayon des « classiques » des sciences sociales…

Car il faut savoir faire la part, chez Habermas, des données conjoncturelles de son œuvre philosophique et de la différence entre ce qui y relève d’une opinion et ce qui y réfère à un travail, très exigeant, d’analyse – ce pourquoi il a d’ailleurs toujours tenu à mener en parallèle à son activité de philosophe celle de publiciste. De par sa biographie*Habermas est en effet le produit type de ce qu’on a appelé la « rééducation » de l’Allemagne, le programme, plus ou moins imposé par les Alliés, de retour du pays à l’ordre démocratique après la catastrophe nazie. Et, non seulement il l’a incarné, s’imposant comme le « Praeceptor Germaniae » de la nouvelle Allemagne d’après 1945, mais il s’en est saisi pour revisiter les fondations de la philosophie allemande, et plus généralement européenne, et lui imposer des mutations radicales ou, du moins, poser des jalons importants en ce sens.

Il a donné une autre interprétation, plus satisfaisante que celle, apocalyptique et donc sans issue, de ses prédécesseurs de l’École de Francfort, Horkheimer et Adorno, au retournement de la raison en une force oppressante et destructrice. Dans ses douze conférences réunies dans Le discours philosophique de la modernité (1985 et 1988 pour la version française), peut-être son livre le plus attachant, il a suggéré ainsi que le programme de la modernité restait un « projet inachevé » du fait qu’il avait buté sur des conceptions incompatibles avec lui, venues de notre métaphysique héritée, l’idée, entre autres, de vérité comme absolu et celle, kantienne, d'une raison transcendantale détachée des enjeux économiques, sociaux et politiques concrets.

On peut certes contester cette persévérance de Habermas à l’égard du projet moderne – d’une façon générale, une de ses limites est de n’avoir jamais vraiment questionné le prétendu « universalisme » de notre pensée, d’être demeuré « eurocentré ». Il n’en reste pas moins qu’il a soulevé les questions les plus décisives qui se posent présentement à nous, Occidentaux, mais dont les réponses ne se formulent pas aisément. Car si la vérité doit reconnaître ce que Popper appelait sa « faillibilité », sa nécessité de pouvoir être contredite par les faits et, partant, son caractère historique transitoire, ce serait une victoire à la Pyrrhus que de la ramener à une convention sociale relative – procès que fera Habermas aux penseurs postmodernes. Et s’il est légitime et même moral de chercher à « détranscendantaliser » la raison, cela pose d’une part la question de savoir par quoi la remplacer et, de l’autre, quelles en seraient les conséquences. Sur tous ces enjeux complexes, Habermas a répondu par l’exigence de l’entrée dans une pensée voire une ère « postmétaphysiques », fondées sur une « éthique de la discussion », titre d’un autre de ses livres majeurs – ce qui montre, au passage, la grande cohérence de sa démarche.

Avec ces questions, on se trouve loin du « consensualisme » que lui reprochent ceux qui ne l’ont apparemment lu qu’en survol. Elles font de lui un « éducateur », non au sens où Nietzsche employait ce terme à propos de Schopenhauer, comme maître à vivre. Si on s’entend à penser aussi bien avec que contre lui, Habermas serait plutôt un maître du questionnement. Un rôle plus modeste mais, peut-être aussi, finalement plus authentiquement philosophique…

 

* v. « Le philosophe caché du “macronisme” », NML n° 4 

 

Photo : Jürgen Habermas  © Arne Dedert/dpa/AFP

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