Game of Thrones, un couronnement pour la philosophie ?

Game of Thrones, un couronnement pour la philosophie ?

La grande pièce montée télévisuelle d’heroic fantasy, qui vient de connaître un dénouement ambigu à la fin de sa huitième saison, fait l’objet de jugements dithyrambiques de la part de certains « philosophes », qui voient en elle une « leçon géante de pensée morale et politique ». Est-ce bien raisonnable ?

Par Patrice Bollon

Quand, au début de Game of Thrones, Robert Baratheon, le roi de Westeros, le continent de l’Ouest, qui occupe le convoité trône de fer, propose à Ned Stark, le seigneur de Winterfell, de devenir sa « Main », son Premier ministre en quelque sorte, que doit répondre celui-ci ? L’affaire est d’importance : le roi s’est spécialement rendu avec la reine Cersei et sa cour au château de Winterfell, très loin au nord de Port-Réal, la capitale de Westeros, pour en discuter avec Ned. Il a en effet compris que Jon Arryn, sa précédente Main, ne venait pas de mourir de maladie, mais qu’il avait été empoisonné par d’autres prétendants au pouvoir. Il cherche donc un appui auprès de Ned. Catelyn, la femme de ce dernier, n’est pas emballée : s’il prend cette fonction, Ned devra la laisser à Winterfell pour s’installer à Port-Réal. Et il l’a jadis trompée dans des circonstances similaires, donnant naissance à un bâtard, Jon Snow. Surtout, fait valoir Catelyn, Port-Réal est un lieu maudit pour les Stark. Le père de Ned et un de ses frères y ont été assassinés. Mais Ned n’hésite pas un instant : il a juré allégeance au roi, et Robert est son ancien compagnon d’armes. Accepter ou refuser son offre est une question qui ne se pose pas pour lui : il agit en vertu d’une morale du devoir, « déontologique », qu’on réfère, dans notre tradition philosophique, à Kant.

C’est d’une tout autre manière que se comporte Jaime Lannister, le frère jumeau de la reine Cersei et son amant caché, donc le vrai père des enfants et héritiers désignés de Robert. On surnomme Jaime « le Régicide » parce que, chevalier de la garde du roi Aerys Targaryen quand celui-ci, venu d’Essos, le continent de l’Est, régnait sur Westeros, il l’a poignardé, et dans le dos ! À Port-Réal, Ned lui fera part, un jour, de son mépris pour ce geste. Jaime lui rétorquera que, par son crime, il a sauvé des milliers de vies innocentes. Aerys, le « Roi fou », s’apprêtait à anéantir la population entière de Port-Réal en y allumant un « feu grégeois ». Le tuer, même de façon ignoble, était donc un acte moral, quoique d’une autre morale que celle de Ned. Jaime raisonne, lui, selon une logique « conséquentialiste », en calculant les effets de ses actes et de sorte à ce qu’ils servent au plus grand bonheur du plus grand nombre. Par rapport à l’histoire de notre philosophie, il est un disciple du fondateur de l’« utilitarisme moral », le Britannique Jeremy Bentham (1748-1832).

Game of Thrones fourmille ainsi de « dilemmes moraux », qu’on peut trancher de multiples façons. Et la série ne les juge pas. Elle expose des possibilités morales, qu’elle associe à des personnages, sans les hiérarchiser. Elle tolère aussi, sinon encourage, les conduites sexuelles « déviantes » ou « contre-nature ». Les prostituées y prolifèrent. Il y a des gays, un eunuque et, bien sûr, l’histoire de l’inceste entre Jaime et Cestei. Mais elle, non plus, ne fait pas l’objet d’un rejet. La série nous apprend même que les Targaryen avaient pour coutume de marier entre eux leurs enfants afin de préserver la pureté de leur lignée. Cela fait dire à la professeur de philosophie Marianne Chaillan, dans Une métaphysique des meurtres, que la série Game of Thrones s’inspire aussi de l’« éthique minimale » du théoricien français, disparu il y a deux ans, Ruwen Ogien. Selon cette doctrine, seuls les actes qui lèsent autrui sont moralement condamnables. Contrairement à ce qu’en disait Kant, ni le suicide ni l’euthanasie ne sont donc immoraux, du moins quand ils sont acceptés par leurs « victimes », qui, de ce fait, n’en sont plus. Dans ce cadre, consenti entre deux adultes libres qui s’aiment, l’inceste de Jaime et Cestei ne soulève aucun « cas moral ». La série célèbre les valeurs de nos sociétés libérales, dites par les uns « ouvertes » et par d’autres « relativistes ».

Game of Thrones serait aussi une leçon vivante de science politique. Sous la fiction d’une lutte entre des « maisons » rivales se disputant le trône de fer, elle discuterait des qualités exigées des candidats au pouvoir. Ceux-ci doivent rechercher le bien de leurs sujets, mais ne pas hésiter à faire le mal si nécessaire. Car mieux vaut, pour eux, être craints qu’être aimés. La série passe ainsi en revue des stratégies de pouvoir diverses avec leurs conséquences. Ned sera décapité, parce que trop idéaliste. Le jeune roi Joffrey, le fils illégitime de Robert et son successeur, mourra empoisonné le jour de ses noces, car trop inutilement cruel. Sa mère Cersei a mieux compris l’équilibre subtil entre bonté et malfaisance que requiert l’exercice de tout pouvoir. Elle ira plus loin… Quant à Daenerys Targaryen, elle porte une vision quasi « révolutionnaire » : à la reconquête de Westeros, l’héritière de la dynastie d’Essos s’empare des villes ennemies plus par la persuasion que par la force et en libère à chaque fois les esclaves. Par « réalisme », elle se convertira néanmoins à une violence qui ira crescendo. Dans un remake d’Hiroshima, elle rasera, avec ses dragons, Port-Réal. Mais elle sera poignardée au cœur par Jon Snow, tombé amoureux d’elle, au nom d’un bien commun.

« Pop philosophie »

Ce récit extrêmement embrouillé d’heroic fantasy jouerait ainsi le rôle d’une « expérience de pensée » sur le pouvoir. Suivre ses rebondissements innombrables équivaudrait à lire Le Prince de Machiavel ! Avec d’autres aficionados, Pablo Iglesias, le leader du parti de gauche « populiste » espagnol Podemos, a même écrit un livre pour en dégager les « leçons politiques ». Il faut croire qu’elles ne sont pas très efficaces, Podemos connaissant une nette baisse de popularité. De fait, si Games of Thrones possède d’indéniables qualités réflexives, cela suffit-il à en faire une œuvre philosophique ? Elle revisite les grandes catégories de notre pensée morale et politique. D’un point de vue historique, elle est un montage savant de faits réels – au point que Harvard a créé un cycle sur sa vision du Moyen Âge. Le problème vient cependant du fait que tout ce qu’on peut tirer d’elle à ces divers propos y est déjà… George R. R. Martin, l’auteur de la saga romancée d’où elle a été adaptée, est un autodidacte qui a beaucoup lu. Et ses scénaristes ont fait appel à une armée de consultants, dont des spécialistes en philosophie et en science politique. Car Games of Thrones n’a rien d’une série concoctée à la va-vite : elle est le produit type d’une industrie culturelle fonctionnant à coups d’études de marketing et des réactions sur les réseaux sociaux. C’est un produit formaté de toutes parts. Comme on l’a souvent noté, la série repose sur le postulat, repris à Hobbes, selon lequel, l’homme étant un loup pour l’homme, un pouvoir fort sinon absolu est indispensable pour faire « tenir » les sociétés. Or l’ethnologue Pierre Clastres nous a appris qu’il a existé, ailleurs qu’en Occident, des collectivités humaines qui se constituaient « contre l’État », autour du refus d’un pouvoir central. La série n’en fait évidemment pas mention. Elle prend ses hypothèses pour allant de soi. En ce sens, elle est l’antithèse de ce qu’on est seul en droit d’appeler « philosophie », qui se définit par un questionnement radical infini.

Faut-il voir là le caractère forcément idéologique et donc bas de toute œuvre de culture populaire, en rupture avec celles qui sont issues d’une culture héritée, « noble » et légitime ? C’est le débat que soulève la « pop philosophie », cette discipline qui, outre les séries télé, étudie, en musique, le rock, en art, le graphisme de la pub, dans la mode, les looks de la rue, etc. Or la question ne se résout pas au travers de cette opposition caricaturale entre une (vraie) « culture d’en haut » et une « sous-culture d’en bas », rengaine des antimodernes à la Debray ou à la Finkielkraut. Les frontières entre ces deux formes de culture, d’abord, évoluent – l’illégitime s’intégrant peu à peu à la légitime, comme, au XXe siècle, le cinéma et la photo. Et cette dichotomie conduit à traiter toutes les manifestations culturelles selon des critères figés, au mépris des singularités des nouvelles qui apparaissent. De là ces contresens commis par de très grands esprits. Dans les années 1930, le raffiné Adorno a ainsi rejeté le jazz, sous le prétexte que celui-ci brodait sur des comptines à la mode empruntées à la variété de son époque. Or, si ces « reprises » ont pour fonction de séduire le public, elles traduisent aussi la volonté des jazzmans de créer avec leurs auditeurs une « communauté d’écoute », qui n’interdit en rien l’art le plus prodigieux. Les mélodies cheap que réinterprétait Duke Ellington avec son orchestre lui servaient de bases à des créations sonores aussi novatrices parfois que celles du Sacre du printemps de Stravinski. Et, parmi les chefs-d’œuvre enfantés, entre 1940 et 1960, par le Hollywood des studios, on compte nombre de films de commande, programmés déjà – en mineur – à la Game of Thrones.

« Winter is coming »

Il est par conséquent aussi déplacé de rejeter en bloc les séries télévisées, comme le fait l’ouvrage collectif Divertir pour dominer 2, parce que les produits d’une industrie capitaliste « aliénante », que de les louer toutes sans nuance au nom du refus d’une critique institutionnelle « surplombante », ainsi qu’y procède le récent « manifeste » Postcritique. On doit raisonner ici au cas par cas et dans le détail. Ce que certains voient comme philosophique dans Game of Thrones ne l’est pas : sur ce plan, on se trouve avec elle, comme avec la vogue des cafés philo, devant une simple tautologie glorificatrice de nos normes de pensée. L’engouement délirant qu’elle suscite chez certains « philosophes » en dit au demeurant long sur les limites de leur dite « pensée new-look ». Il est beaucoup plus facile de gloser sur Game of Thrones que de forger des concepts neufs, aptes à nous extraire de la crise multidimensionnelle dans laquelle nous sommes plongés.

Mais la série va heureusement, en partie contre son gré, au-delà de ce rôle de « service après-vente » de nos valeurs. Elle soulève d’abord la question de notre imaginaire collectif, sans lequel elle n’aurait pas connu un succès aussi considérable. De ce point de vue, son slogan, « Winter is coming », est une énigme qui mériterait une longue analyse. George G. Martin a expliqué qu’il se référait par là au changement climatique – les prétendants au trône de fer s’exterminant les uns les autres pour posséder en fin de compte une illusion. La parabole est séduisante. Mais elle n’est pas la seule interprétation possible de cette idée forte, du point de vue du scénario, d’un hiver interminable s’abattant sur le monde. Si notre société s’intéresse encore dans un siècle ou deux à cette série, il est probable qu’elle y verra le symptôme d’une panique face au déclin programmé de notre civilisation, à laquelle elle oppose une réponse « occidentaliste », purement défensive – les barbares bodybuildés à la Khal Drogo n’y jouant qu’un rôle furtif et échouant, comme cela s’est vu plusieurs fois dans notre histoire, à nous aider à nous « réinventer ».

Quant à la scène finale, qui voit le paraplégique Bran Stark (le plus jeune fils de Ned avait été défenestré par Jaime parce qu’il l’avait surpris à Winterfell dans un de ses ébats sexuels avec sa sœur Cersei) monter sur l’amas de métal tordu qui reste du trône de fer après le raid apocalyptique de Daenerys sur Port-Réal, et choisir pour « Main » le nain Tyrion Lannister, elle est une sorte de happy end politiquement correcte. Mais on peut aussi y voir un message plus renversant. Et si, à nos pays, qui, comme Westeros, s’autodétruisent dans une lutte stupide pour le pouvoir, le salut ne pouvait venir que de ces « estropiés, bâtards et choses brisées », titre d’un épisode de la série ? Les outsiders seraient-ils les derniers à même de sauver le peu d’humanité, et d’avenir, dont notre civilisation exténuée est encore porteuse ? Peut-être la question la plus authentiquement philosophique, sinon l’unique de ce genre, que pose – enfin ! – Game of Thrones.

 

À lire :

Game of Thrones, une métaphysique des meurtres, Marianne Chaillan, éd. Le Passeur-poche, 360 p., 9,90 €.

Winter is comins. Les Racines médiévales de Game of Thrones, Carolyne Larrington, traduit de l’anglais par Antoine Bourguilleau, éd. Passés/Composés, 282 p., 21 €.

Divertir pour dominer 2. La Culture de masse toujours contre les peuples, Cédric Biagini et Patrick Marcolini (dir.), éd. L’Échappée, 296 p., 15 €.

Postcritique, Laurent de Sutter (dir.), éd. PUF, 300 p., 21 €.

 

Photo : Game of Thrones (Saison 1, episode 9 : Baelor), réalisé par Alan Taylor © HBO/BBQ_DFY/Aurimages

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF