Disparition d'un éternel jeune homme

Disparition d'un éternel jeune homme

Philosophe, historien des sciences, homme de lettres très apprécié des Français, Michel Serres est mort ce 1er juin à l'âge de 88 ans. Membre de l'Académie française depuis 1990, il a marqué des générations de lecteurs par ses livres de vulgarisation. Dans sa critique de son succès, Petite Poucette, Aliocha Wald Lasowski le qualifiait de guetteur « celui qui, comme les matelots de Christophe Colomb, scrute l'horizon dans l'attente de terres nouvelles. » En hommage, nous vous proposons de relire l'interview de Michel Serres parue en juillet-août 2013.

« Un honnête homme » salué par Jean-Michel Blanquer ce 1er juin, un pasionné et surtout, pour beaucoup, un éternel jeune homme. Michel Serres a marqué la vie intellectuelle française des dernières décennies. Précurseur sur les questions écologiques, il n'a cessé toute sa vie d'interroger son temps. Son accent rocailleux, son regard bleu perçant et ses talents de conteur ont irradié bien au-délà des bancs universitaires. 

Repères

1930. Naissance à Agen (Lot-et-Garonne) le 1er septembre. Fascination pour la Garonne, qui coule près de sa maison d'enfance.

1949. Entrée à l'École navale.

1952. Entrée à l'École normale supérieure et rencontre avec Louis Althusser.

1955. Obtention de l'agrégation de philosophie.

1956-1958. Service comme officier de marine, participation à la guerre de Suez et nombreuses escales en Méditerranée.

1968. Doctorat sur Leibniz et les mathématiques.

1968-1980. Cinq volumes de la série Hermès , pari ambitieux de faire du dieu antique des messagers et des voyageurs le symbole de la société de communication à venir.

1974. Jouvences. Sur Jules Verne , hommage philosophique à l'auteur du Voyage au centre de la Terre .

1980. Le Parasite , premier livre écologique, dénonce le comportement de l'homme, qui prend tout et ne donne rien en retour.

1990. Membre de l'Académie française, au fauteuil n° 18, anciennement occupé par Edgar Faure.

1990. Le Contrat naturel en appelle à un rapport de symbiose et de réciprocité avec la terre, référence fondatrice pour le mouvement dit de la deep ecology . Violente riposte de Luc Ferry dans Le Nouvel Ordre écologique .

1993. La Légende des anges , nouveau livre sur la communication, où les héros issus de la chrétienté sont les nouveaux messagers.

1995. Éloge de la philosophie en langue française , texte inaugural de la collection « Corpus », qui rassemble de rares documents historiques et critiques, surtout du XVIIIe siècle (d'Alembert, Helvétius, d'Holbach, Condillac...).

1998. Les Cinq Sens , rapidement un classique des sciences humaines.

2000. Hergé, mon ami salue le créateur de Tintin, rencontré à Bruxelles, qui est devenu un ami.

2001-2006. Hominescence, L'Incandescent, Rameaux et Récits d'humanisme forment une tétralogie scientifique et littéraire sur le récit des origines.

2010. Temps des crises , sur le séisme économique, financier et boursier.

2010. Biogée , troisième livre sur la question écologique.

2010. Regards sur le sport , réflexion collective sur le rugby, la marche, les JO.

2011. Musique , sur l'art et l'esthétique, après Esthétiques sur Carpaccio , en 1975, Statues , en 1987, et L'Art des ponts , en 2006.

2012. Petite Poucette est un best seller

Michel Serres : « Le grand roman de la nature se précise petit à petit »

Par Aliocha Wald Lasowski dans le mensuel N°533 (daté juillet-août 2013)

Depuis quelque soixante ans, le philosophe guette en franc-tireur le monde qui vient : à l'écart des grands bastions intellectuels, il a précocement annoncé et analysé la crise écologique et la révolution numérique. Sa récente Petite Poucette est un best-seller.

C'est dans un petit pavillon bordé de lilas et de tulipes, près de Paris, au bout d'une rue calme et tranquille, que Michel Serres me reçoit. Dans la véranda imprégnée de lumière, remplie de livres, trône fièrement une reproduction grandeur nature du fétiche des Arumbayas, la statuette de cette tribu imaginaire que Tintin découvre en remontant l'Amazone, dans L'Oreille cassée, en 1937. Le philosophe d'origine gasconne, âgé de 83 ans, raconte tout de suite qu'il a découvert Hergé et Jules Verne en même temps, vers l'âge de 6 ou 7 ans, s'ouvrant à la passion de l'ethnologie et des humanités par le premier, à celle de la physique savante par le second.

Oui, Michel Serres est d'abord un homme de passion, qui, dans la conversation, se livre aussitôt aux souvenirs et confidences : « Savez-vous que j'ai rencontré le célèbre footballeur Raymond Kopa lors d'un voyage en mer et d'une escale à Lisbonne ; l'équipage du bateau et l'équipe nationale de football étaient réunis pour une réception à l'ambassade de France. » Car il n'est pas seulement le philosophe, l'historien des sciences, l'homme de lettres célèbre qui enseigne depuis 1984 à Stanford, une des plus prestigieuses universités américaines, et siège à l'Académie française depuis 1990. Il est aussi sportif, ancien joueur de rugby, et marin, ancien élève de l'École navale qui continue de naviguer chaque année sur les mers du monde. Michel Serres est notre guetteur, celui qui, comme les matelots de Christophe Colomb, scrute l'horizon dans l'attente de terres nouvelles. C'est ainsi qu'il observe les mutations de l'équipée humaine, quitte à naviguer à contre-courant : dans les années 1960, quand la pensée marxiste triomphe, Serres prophétise la fin de l'ère de l'industrie et l'entrée dans celle de la communication. Dans les années 1980, il anticipe l'urgence écologique et annonce les catastrophes de la planète. Dans les années 2000, alors que le temps n'est plus aux grands systèmes, il montre que les sciences construisent une vision du monde complète et cohérente, un nouveau grand récit. Aujourd'hui, il livre l'archétype du nouvel humain en devenir, qu'il nomme Petite Poucette, en référence à l'usage du téléphone, de l'ordinateur, des nouvelles technologies, et qui donne son titre à son dernier livre (déjà plus de cent mille exemplaires vendus). À travers tant de talents et de passions croisés, Michel Serres s'intéresse à des objets philosophiques déconcertants (le parasite, l'ange, le pont, l'hermaphrodite, le tiers-instruit...). Modeste et plein d'humour, il se désigne lui-même comme le « gaucher boiteux », selon le titre de l'essai qu'il vient juste de terminer.

Qui est Petite Poucette, l'héroïne philosophique de votre dernier livre ?

Michel Serres. Son nom vient de l'extraordinaire dextérité dont elle fait preuve lorsqu'elle envoie un texto avec son portable. Au féminin, parce que, depuis un demi-siècle que j'enseigne, j'ai assisté à la victoire des femmes. Les meilleurs de mes étudiants sont des étudiantes. Ce n'est pas un jugement subjectif. Regardez les chiffres, au résultat des concours, les filles sont en tête, en avance de 10 % à 15 %. D'où cet hommage à Petite Poucette. Il y a cinq ou six ans, le ministre de l'Éducation nationale demande une expertise sur l'enseignement. L'Académie française a rendu trois discours, dont le mien, que j'ai appelé « Petite Poucette ». Les autres experts ont parlé de ce qu'il faut enseigner, le contenu ; j'ai préféré renverser la perspective en disant à qui l'on enseigne le savoir, la personne. Et cette personne est née dans les années 1985-1990, au moment où les technologies se répandent exponentiellement et créent un nouvel espace, un nouveau monde. Les Américains réduisent trop souvent la question de la génération Y, des digital natives, à un conflit de générations. Non, ce n'est pas un conflit de générations, mais l'arrivée d'une vague de fond qui transforme la société.

Jusqu'où va cette transformation dans la société ? Sommes-nous en train d'assister à une sorte de révolution ?

Oui, la révolution numérique, au même titre que les deux précédentes, celle de l'écriture et celle de l'imprimerie. Toutes les trois ont transformé le même objet, qui est le rapport support/message : de la parole orale (fondée sur le rapport corps/voix) à l'écrit (fondé sur le rapport papier/texte). L'enjeu de ces révolutions est la métamorphose de la société. L'écriture change le droit (le code de Hammurabi en Mésopotamie antique), la politique (les scribes), la finance et le commerce (la monnaie écrite), la science (l'invention de la géométrie en Grèce) et la religion (l'Écriture sainte et le monothéisme des prophètes écrivains d'Israël). Avec la révolution suivante, l'imprimerie bouleverse la politique (début de la démocratie), la finance (début du capitalisme avec les banques de Venise), la science contemporaine (Pascal, Descartes, Leibniz) et la religion (la Réforme). Aujourd'hui, cette troisième révolution met en crise le système précédent : le droit (les problèmes juridiques nouveaux qui se posent), la politique, la religion, etc. À chaque fois, avec le recul, on distingue très bien le spectre des choses qui changent.

Quelle est la spécificité cognitive de la culture numérique ? Que signifie « connaître » aujourd'hui ?

On s'est aperçu, même dans les sciences, que toute chose du monde, vivante ou inerte, obéit à quatre règles : recevoir une information, émettre une information, stocker une information et traiter une information. Qu'est-ce qu'un ordinateur ? Ce n'est qu'un outil universel qui suit les quatre procédures. Ce nouveau champ cognitif appelle aujourd'hui un nouvel Aristote. Comme saint Denis, décapité par les Romains et qui ramasse sa tête, dans La Légende dorée de Jacques de Voragine, Petite Poucette porte avec elle sa boîte-ordinateur qui contient ses facultés (mémoire, imagination, raison et intuition novatrice et vivace). Les nouvelles techniques du hardware (le « dur ») modifient le cadre culturel du software (le « doux »).

Face à ce savoir accumulé, que devient la leçon de Montaigne, préférant une tête bien faite plutôt qu'une tête bien pleine ?

Quand je rentre maintenant dans un amphithéâtre, il y a une forte probabilité que les étudiants aient déjà tapé le sujet du cours sur Wikipédia ou un portail encyclopédique. Autrefois, il y avait présomption d'incompétence ; aujourd'hui, c'est l'inverse : présomption de compétence. Et ça touche tous les domaines : l'enseignant, le médecin, le politique... Les rapports humains ne sont plus les mêmes à cause de l'accès universel à l'information. Les moteurs de recherche sont immédiats. Jeune chercheur en province, je devais prendre le train, progrès moderne, pour aller à la Bibliothèque nationale. Aujourd'hui, ce n'est plus la peine. Le nouveau est vite désuet. Si vous allez en Inde, du côté de New Delhi, vous pouvez visiter des cadrans solaires gigantesques, plusieurs dizaines de mètres de haut, fabriqués par les maharadjas au XVIIe siècle. Avec un but scientifique : plus le cadran solaire est grand, plus précise est la mesure astronomique. La sophistication fut de courte durée : au même moment, dix mille kilomètres plus à l'ouest, Galilée inventait la lunette astronomique. Maintenant, les singes ont pris possession des cadrans solaires en Inde et s'y promènent en liberté.

Petite Poucette n'est-elle pas l'arrière-petite-fille d'Hermès ?

Oui, le premier volume d'Hermès, intitulé La Communication, date des années 1960. Et j'ai fait cinq Hermès pour dire la chose suivante : nous entrons dans l'ère du réseau et du média. À l'époque, il y a cinquante ans, on avait des syndromes très précis de la nouvelle ère (chute des cols bleus, montée des cols blancs). Aujourd'hui, on ne peut pas imaginer les sciences nouvelles (l'océanographie, l'astrophysique, la biochimie) sans les ordinateurs qui les ont produites. Mais il faut la culture, la littérature et la philosophie, pour accompagner la technique. Dans les années 1950, pour traduire le mot anglais computer, qui venait d'arriver avec les écrans IBM, c'est un chercheur en théologie, spécialiste du latin tardif du Moyen Âge, qui a trouvé le terme, lui qui faisait une thèse sur le Deus ordinator. Le mot « ordinateur » était né.

L'ange, nouveau messager, le parasite, obstacle à l'échange, Atlas, père d'Hermès, le pont... Tous vos livres parlent d'une question centrale, la communication, à la fois sociale et individuelle.

C'est cette question qui fait le lien entre la philosophie, la littérature et la science. Mais mon métier initial est l'intérêt pour les sciences. Dans ce cadre, j'ai écrit Le Contrat naturel, en 1990, mais aussi Le Mal propre et La Guerre mondiale, en 2008, deux livres sur les sciences. Dans mon esprit, c'est toujours la même ligne : pourquoi Hermès remplace-t-il Prométhée ? Lorsque j'ai publié Hermès, Louis Althusser, mon professeur de philosophie à l'École normale, s'est mis dans une colère folle, me disant que je faisais erreur en négligeant les forces productives. Si l'on réfléchit à la révolution industrielle, elle n'est possible que fondée sur quatre sciences (physique, chimie, électricité, thermodynamique). Mais elle est finie aujourd'hui, pour des raisons théoriques et pratiques : épuisement des ressources et dévastation, la plus forte du monde. Tout mon travail a été celui de l'anticipation : quel est le relais ? Ce sont les sciences de la vie et de la terre qui sont directrices aujourd'hui. C'est mon pari.

Dans Biogée , suite du Contrat naturel , comment en venez-vous à donner la parole aux animaux, vents, arbres, rivières, et même aux bactéries ?

C'est presque Les Métamorphoses d'Ovide. Un nouvel être-au-monde est en train de se constituer, dont nos prédécesseurs philosophes n'avaient pas idée. Maintenant, il existe un rapport profond entre l'homme et la terre, insoupçonné et inimaginable il y a cinquante ans. « Biogée » signifie le couplage entre la Vie, Bio, qui habite la terre, et la Terre, Gé, qui se mêle à la vie. Mutations visibles dans les vortex aquatiques, cyclones tropicaux, vertiges vivants des espèces et des organismes, turbulences collectives et esthétiques de la vie et de l'univers. Pour essayer de faire voir l'évolution que nous sommes en train de vivre, j'ai choisi de mélanger histoires, contes et légendes. Contre les postmodernes, qui disaient la fin des grands récits. Derrière notre dos, le grand récit se dessine peu à peu. Le Big Bang (il y a quinze milliards d'années), la Terre (il y a quatre milliards d'années), le premier ADN ou la première cellule qui se duplique (il y a trois milliards huit cents millions d'années), puis la totalité de l'évolution au sens biologique, et la naissance des hominidés (grâce à la paléoanthropologie).

Le grand récit qui se déploie, c'est la sortie d'Afrique de l'Homo sapiens et de l'Homo erectus. Le récit nouveau que j'inaugure rattache donc le temps long à l'ère à venir en sautant à pieds joints au-dessus de l'histoire. Déchiffrer la nature dans le rayonnement cosmologique, les strates terrestres, les fossiles et les molécules est un coup porté à notre narcissisme historique. Soumis à des coups de théâtre inouïs et à des inventions dues au hasard, le grand récit mêle science et littérature. Le grand roman de la nature se précise de plus en plus, grâce au carottage de la glace, au Groenland, ou à la découverte du boson de Higgs. Une encyclopédie nouvelle mise sur la partition temporelle, très différente de la vision qu'en avait Diderot, ou même Bergson.

De quelle manière, dans votre rapport à l'univers musical, l'esthétique de la nature renvoie-t-elle à l'art, à la création sonore ?

J'ai essayé de descendre en dessous du langage, pour interroger les bruits, les sons et les émotions du corps. Un bon musicien, depuis Orphée, la Pythie et les Bacchantes, réinvente la langue, il l'inonde par les chants et les louanges. Richesse de la rhapsodie et de la psalmodie. Écoutez comment la musique (arpèges, gammes, trilles, triolets, ornements, appogiatures...) est l'échafaudage de la langue, son squelette sonore, sa syntaxe originelle. D'ailleurs, Scarlatti et ses pizzicati, Rossini ou Verdi ne « parlent » pas allemand ; dans leurs phrasés interminables, Wagner et Mahler ne « parlent » pas français, à l'inverse, bien sûr, de Couperin ou de Ravel. Il y a une consonance étrange dans la polyphonie des ritournelles. À l'inverse, Chopin, de mère polonaise, est un musicien « français ». S'il ne parlait pas bien sa langue paternelle, il le fait dans ses nocturnes et ses ballades, de manière élégante et raffinée. Même si la monosémie de la langue écrite m'en empêche, je rêve de faire jaillir dans mes livres de philosophie un phrasé musical. Seule la musique permet de parler à plusieurs voix, de manière plus riche et ample, plus belle que la parole insulaire et monocorde. Je rêve de suivre à la trace le voyage musical d'Orphée.

Vous avez présenté, sur la scène du Châtelet, chacun des tableaux sonores du Messie de Georg Haendel. Faites-vous partie des philosophes qui, comme Nietzsche, pensent avec l'oreille ?

Dans le développement des études philosophiques sur la connaissance, il y a une exclusive portée sur la vue. De Platon à Descartes, connaître, c'est voir. Mais ce n'est pas vrai. De l'intuition à la théorie, toute la palette du savoir se ramène à la vision. Pourtant, auprès de la musique, la vision est faible. La vue, c'est rien : l'oreille, c'est tout. Comment se fait-il que la plupart des philosophes n'aient pas compris cela, en fondant une épistémologie sur l'image, en oubliant le son ? Il y a là quelque chose qui me scandalise. En réalité, on apprend beaucoup plus à l'audition qu'à la vue, car c'est le son qui est riche. Le monopole de la communication est réservé à l'image : la télévision, les portables, les écrans. Aveugles et poètes tous les deux, le Grec Homère et l'Anglais John Milton font partie des grands écrivains de l'histoire. Il faut remettre la musique dans le savoir.

Quel regard portez-vous aujourd'hui sur votre premier livre consacré à Leibniz ?

À l'époque, je m'y intéresse pour plusieurs raisons. Au XVIIe siècle, Leibniz révolutionne les mathématiques, grâce au calcul différentiel, et le jeune philosophe que j'étais, dans les années 1950, assiste à une autre révolution mathématique, celle du groupe Bourbaki, avec de nouveaux concepts, définis par André Weil ou Laurent Schwartz. Leibniz est le guide pour toute une génération, capable à la fois d'une vraie métaphysique et d'un savoir scientifique. Ce philosophe hors pair a un avantage que n'a pas Heidegger : il vous accompagne toute votre vie et ne vous gêne pas. Tandis que Heidegger vous oblige à être heideggérien. Leibniz laisse chacun libre de suivre son propre chemin.

Comme vous, Leibniz n'est-il pas aussi un anticipateur des temps modernes ?

Il est même le premier à utiliser en philosophie le mot « communication » dans son chef-d'oeuvre de 1695, le Système nouveau de la nature et de la communication des substances, vingt ans avant La Monadologie. Sa réflexion sur la relativité et la contingence est un grand pas pour comprendre nos sociétés humaines. Le grand récit que j'essaie de suivre, c'est d'abord l'histoire de la contingence des hommes. Et, du côté scientifique, tout est déjà là : l'algèbre moderne, la pensée algorithmique. Leibniz et Pascal, quelle originalité au XVIIe siècle ! Voilà des visionnaires extraordinaires qui inventent la machine à calculer. Il fallait y penser. Je suis sensible au génie des inventeurs, comme Jules Verne. L'été dernier, je naviguais et je suis passé de nuit au pied du Stromboli. Quelle chance alors de voir une éruption, ce panache de rouge impressionnant ! Dans Voyage au centre de la Terre, on entre par le volcan d'Islande et on sort par le Stromboli. En hommage au domestique de Phileas Fogg, dans Le Tour du monde en 80 jours, le mot d'ordre de l'aventure est devenu mon idéal de la philosophie : Passe partout !

 

À lire de Michel Serres :

Petite Poucette, éd. Le Pommier, 86p., 9,50 euros.

Andromaque, veuve noire, éd. de L'Herne, 162 p., 9,50 euros.

 

Photo : Michel Serres  © JOEL SAGET/AFP

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