Apprendre à être rompu

Apprendre à être rompu

Avec plus de 14 000 exemplaires vendus, Rupture(s) de Claire Marin est l'un des succés de ce printemps. Cette réflexion philosophique sur les ruptures qui jalonnent nos vies est très accessible et intéressante, à une époque où nous devons, adaptabilité oblige, nous remettre de tout.

Par Aurélie Marcireau.

On savait Barthes hypermoderne, mais à ce point ! Où l’on découvre que son « fading » n’est autre qu’une déclinaison du « ghosting » qui ravage les relations amoureuses ou amicales. Le « fading » de Barthes est « la marque de la fin d’une histoire dans la modification d’un rythme implicite, rythme de ces corps, qui devient décalé ». La présence de l’autre s’affaiblit quand elle s’éclipse complétement dans le ghosting.  Mais à partir de quel moment est-on rompu ?

Dans son livre Rupture(s), la professeure de philosophie Claire Marin dissèque nos ruptures, qu’elles soient amoureuses, familiales ou professionnelles. Les ruptures avec soi et avec les autres. Le livre interroge tous ces déchirements qui font terriblement mal mais sont souvent niés. Ils bouleversent les corps et les âmes. Ces déchirures sont partout dans tous les domaines, à toutes les étapes de la vie, de la naissance au deuil. Les ruptures modernes sont violentes : ruptures dans notre façon de vivre pour des raisons écologiques, politiques, dans le monde économique avec les excès du capitalisme comme dans la sphère sentimentale où les nouvelles façons d'aimer et de se rencontrer créent des coupures de liens plus violentes qu'auparavant.

L'auteure, tout au long de ces pages, nous interroge. Et si notre définition de nous-mêmes était tout autant dans nos bifurcations que dans nos lignes droites ? Sommes-nous autre chose que des ruptures ? Claire Marin nous amène vers une autre conception de la rupture. Classiquement, dans nos vies, la rupture est une déchirure par rapport à ce que l’on est ou pensons être. Mais l’unité a-t-elle un sens ? Toute la vie n’est-elle pas, comme l'écrit Deleuze, une « phrase un peu folle avec ses changements de direction, ses bifurcations, ses ruptures et ses étirements, ses bourgeonnements et parenthèses »? 

« On n’est peut-être pas fait pour un seul moi » écrit Henri Michaux. Ces épisodes de vie, ces torsions qui blessent, accidents ou deuils, ne sont pas des parenthèses, ils nous changent profondément. Alors interrogeons-nous avec Claire Marin : « Et si la maturation était au contraire l'investissement de ces différentes personnalités ou tout au moins de différentes manières d’être ? ». Apprenons donc à être rompu. 

 

Lire notre entretien avec Claire Marin : « Les ruptures nous ébranlent, mais en nous secouant, elles nous dépoussièrent aussi ! »

Rupture(s)Claire Marin, Editions de l'Observatoire, 160 p., 16 €

 

Photo : © GARO/PHANIE/Via AFP

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF