Perec et la belle de Belgrade

Perec et la belle de Belgrade

Quatre-vingts ans après la naissance de l'écrivain, paraît son deuxième roman, jusqu'alors inédit : le récit crypté d'un surprenant amour de jeunesse en Yougoslavie.

« Lecteur, c'est avec un Perec inattendu que tu vas faire connaissance », écrit le préfacier, Claude Burgelin, spécialiste incontesté de Georges Perec. L'Attentat de Sarajevo est aussi un livre oublié, car d'abord refusé par Le Seuil, puis par Maurice Nadeau, enfin égaré, avant d'être retrouvé longtemps après la mort de l'auteur. C'est d'abord le livre d'un jeune homme de 21 ans, « étudiant en histoire qui n'étudie plus », qui ne parvenait plus à écrire. On est en 1957. Certes, Perec a écrit un premier texte, Les Errants (qu'on n'a pas retrouvé), mais tout est en panne. Depuis qu'il a 17 ans, il ne doute pas qu'il sera écrivain, puisqu'il dit déjà qu'il l'est.

Le jeune Perec aime Flaubert, Stendhal. Ce roman, il va le dicter dans l'urgence (le service militaire l'attend) à une amie dactylo, en - supposons-le pour le plaisir de la coïncidence - « cinquante-trois jours », référence imposée à La Chartreuse de Parme écrite en cinquante-deux. Le titre du livre se veut flamboyant : L'Attentat de Sarajevo est un titre de classique. Résumons l'histoire, ou du moins son début. Le narrateur tombe amoureux de Mila, la maîtresse de Branko, un homme dont il est foncièrement jaloux : Branko est « laid », « pas sortable » et « se croit génial ». Il n'a vu qu'une photographie de Mila chez son amant, mais il part à Belgrade la conquérir. Il s'émerveille lui-même d'y parvenir. Au lieu de rester dans le lit de Mila, il repart aussitôt pour Sarajevo, où vivent Branko et sa femme légitime. Il veut convaincre ce dernier de renoncer à Mila, voire, s'il venait à échouer, persuader son épouse de l'assassiner. Ne donnons pas l'issue, en queue de poisson tout de même.

Un curieux roman psychologique et cynique

C'est un roman à l'écriture plutôt distante, souvent ironique, où Perec se complaît dans une narquoise autodérision, voire dans un cynisme effarant, une ironie cruelle qui fait songer à Stendhal. Un roman où Perec comprend que son narrateur veut moins conquérir Mila - en est-il vraiment amoureux, d'ailleurs ? - que tuer cette figure paternelle qu'est Branko. Un roman psychologique, donc, territoire où Perec ne s'aventurera plus. « Lecture achevée, on se dira peut-être, note Claude Burgelin sans guère d'indulgence, que c'étaient là des chemins qu'il a bien fait de ne plus emprunter. » Avant de souligner plus loin combien le jugement littéraire compte moins ici que la découverte des racines d'une oeuvre à venir.

Cette trame première du roman d'amour, Perec la double d'une plaidoirie imaginaire de Gravilo Princip prononcée lors du procès « bâclé », « truqué », des conspirateurs de l'attentat de Sarajevo, « l'un des plus beaux, des plus nobles qui se soient jamais commis », « l'un des rares moments où l'Histoire a pu rejoindre l'épopée ». Ces phrases sont écrites, rappelons-le, en 1957, pendant les « événements d'Algérie ». Le pérecquien reconnaîtra dans ces chapitres intercalés (irrégulièrement, sans vraie alternance) le mode narratif du futur W ou le Souvenir d'enfance où s'entremêleront l'utopie noire de l'île W et les récits de Perec enfant dans le Vercors.

Il y aura chez Perec, mais plus tard, lorsqu'il deviendra membre de l'Oulipo, une esthétique de la complexité. Il n'est pas encore ici l'« architecte-acrobate virtuose », pour reprendre l'expression de Claude Burgelin. On pénètre plutôt avec L'Attentat de Sarajevo dans un labyrinthe intérieur. Mais c'est aussi et surtout un livre salvateur de jeune adulte, qui transforme le lecteur en spectateur d'un fantasme de revanche. Perec a commencé un an plus tôt une psychanalyse avec Michel de M'Uzan, le « Dem » évoqué dans sa correspondance avec son ami Jacques Lederer, Cher, très cher, admirable et charmant ami. Le livre pourrait bien être aussi, a raison de suggérer Burgelin, une « lettre à de M'Uzan ».

Car le récit premier, celui où s'ourdit le meurtre de Branko, n'est rien d'autre qu'un décalque d'un chapitre intime de la vie du jeune Perec, au point d'être quasi diffamatoire, un chapitre où l'orphelin de père et de mère se confronte à une figure paternelle puissante, incarnée par un philosophe et enseignant en histoire de l'art qu'il fréquente, Zarko Vidovic (prononcer : Jarko Vidovitch). Perec est tombé amoureux de sa maîtresse, Milka Canak, et va partir pour la Yougoslavie afin de tenter de la séduire. Ce sera un échec, mais au moins se sera-t-il ouvert à elle, au moins aura-t-il triomphé de son moi timoré. L'Attentat de Sarajevo, qui réalise le fantasme, viendra compléter la cure. À son ami Jacques Lederer, Perec écrit : « Rappelle-toi au fait que ma "guérison" part du jour où j'ai pris le train pour Belgrade. » Dans une autre lettre, il affirme avoir franchi un seuil : « Cette joie de pouvoir se définir comme un homme, non comme un fils. »

Et presque toute l'oeuvre resurgie de Perec des années 1950 ressort de ce « cycle serbe ». C'est d'ailleurs à Belgrade qu'a été retrouvé L'Attentat de Sarajevo, plus de trente ans plus tard, chez un peintre, Mladen Srbinovic, qui avait côtoyé l'écrivain à l'époque et en avait fait un portrait (reproduit en couverture de cette édition). Perec a expliqué ne jamais avoir voulu détruire L'Attentat de Sarajevo (et d'autres textes comme « Les barques » - nouvelle de trois pages écrite en 1954 - ou Le Condottiere), mais l'avoir perdu en quittant la rue de Quatrefages ou en s'installant rue du Bac. Pourtant, il n'aurait pas été très difficile à Perec de le retrouver, s'est étonné David Bellos, traducteur en anglais de La Vie mode d'emploi, qui, lui, partit à sa recherche en Yougoslavie, aidé en cela par les indications de l'ami américain de Perec, Harry Mathews.

À la recherche d'un manuscrit perdu

Zarko Vidovic, Milka Canak-Medic, le peintre Zoran Petrovic et toute la bande brillante des « Yougoslaves de Paris » que fréquentait Georges Perec, David Bellos les a rencontrés à Belgrade dans les années 1980, quand il rédigeait sa biographie de Perec, Une vie dans les mots. Dans son article « Mes années Perec », il raconte son entrevue au café Kolarac (où le drame du jeune Perec a eu lieu), avec Vidovic, « grand gaillard bien portant malgré ses 68 ans » et « à la voix terriblement profonde et gutturale » : « Vous savez qu'il a écrit un roman appelé L'Attentat de Sarajevo, dit soudain Vidovic. [...] Je ne l'ai jamais lu. Mais vous savez, c'est moi, l'archiduc Ferdinand. Et c'est ici même qu'a eu lieu l'attentat de Sarajevo de Georges Perec. » David Bellos rencontre également Mila/Milka, l'archéologue yougoslave qui a conservé la lettre et le petit récit que son soupirant malheureux lui a fait parvenir.

Rendez-vous est pris le lendemain avec Mladen Srbinovic. Le peintre serbe « officiel » se souvient bien de Perec, qu'il a reçu en août 1957. Sa femme a lu L'Attentat de Sarajevo, mais il ne sait plus très bien où il a rangé le manuscrit... Le fait que le « Petit Pain » (perec signifie « petit pain », ou « bretzel » en serbe) soit devenu un grand écrivain français fait rire Srbinovic. David Bellos obtient de lui une adresse à Londres. Il y rencontre Voijin Colak-Antic, un « taureau polyglotte » parlant turc, serbo-croate, russe, polonais, allemand, français et anglais, grand fumeur et buveur de vodka. Bien sûr, il se souvient de l'intrigue parfaitement, et même il raconte comment, lors d'un de ses passages à Paris, le père d'une amie de Perec l'avait taquiné pour sa grande taille, en l'appelant, en polono-russe : synok, i. e. le petit, le courtaud. David Bellos lui lit alors le passage de La Vie mode d'emploi où un certain Cinok épure les mots des dictionnaires, mais finit, à la retraite, par tenter de conserver les mots perdus. On passera sur les péripéties, dignes d'un roman d'espionnage. L'important est qu'enfin le biographe récupère le manuscrit auprès du peintre serbe, qui finit par accepter de le céder.

La Pléiade des oeuvres complètes de Georges Perec est annoncée pour 2017. Il faudra choisir où placer L'Attentat de Sarajevo, dans les annexes, ou dans les « Romans ». On ne tranchera pas ici. Il demeure que la lecture d'un livre du « jeune Perec », plutôt éloigné des thèmes futurs (le faux, la combinatoire, le jeu de langue), va forcément surprendre ceux qui connaissent l'« oulipien à 97 % » qu'il va devenir à partir de son entrée à l'Oulipo, en 1967. On va découvrir ici sinon les 3 % restants, du moins un Perec en germe, parfois maladroit. On l'excusera : le genre du roman psychologique est périlleux. Il n'est pas encore armé de cette « écriture carapace » telle qu'il la définit dans un article de la revue Cause commune, « Les lieux d'une ruse ». Il ne fait pas encore usage - ou alors on aura mal lu - d'artifices littéraires ou de procédés cachés, comme dans Les Choses, dont l'ossature est constituée de citations parfois légèrement modifiées de Flaubert.

On peut bien sûr et heureusement lire L'Attentat de Sarajevo sans rien connaître de cet écheveau biographique. Mais, ce que vient dire une fois de plus ce roman perdu et retrouvé, c'est que rien ne se perd jamais chez Perec, tout se répond, se renvoie, entre la vie et l'oeuvre, tout se superpose, comme l'écrit David Bellos, « de façons inattendues et complexes ». L'un des romans égarés, Les Errants, écrit peu avant L'Attentat, se retrouve ainsi dans La Vie mode d'emploi, sous le titre The Wanderers, écrit par un certain George Bretzlee. Le personnage de Gaspard Winckler, qui traverse La Vie mode d'emploi, naît dans Le Condottiere, écrit quinze ans plus tôt. On multiplierait à l'infini les exemples.

Ce jeu de piste qui fera le bonheur des thésards, Perec l'invente pour lui-même. Bien plus qu'un fil d'Ariane, c'est une toile d'araignée de personnages, presque une famille recréée. On peut peut-être le lire comme sa trace intime, une manière d'inventer d'oeuvre en oeuvre une filiation dont l'histoire avec sa grande hache l'a privé, tout en recréant un monde de mots que la contrainte vient réenchanter.

Illustration: André Sanchez pour le Magazine littéraire

À LIRE

L'Attentat de Sarajevo, GEORGES PEREC, éd. du Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », 190 p., 18 E.

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À lire : À lire : « Lanny », Max Porter, traduit de l'anglais par Charles Recoursé, éd. du Seuil

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF