Parce que c'était Liu

Parce que c'était Liu

Nobel de la paix en 2012, héros de Tiananmen, ce trublion mort en 2017 reste l'inspirateur des Chinois en lutte contre un régime qui anesthésie la pensée.

À l'été 2008, alors que Pékin se préparait à accueillir les Jeux olympiques, Liu Xiaobo rencontrait discrètement, dans l'arrière-salle d'un restaurant populaire, des avocats, des universitaires, des activistes de tous poils, et même des membres du Parti communiste chinois (PCC). Il consultait pour produire un texte qu'il comptait rendre public quelques mois plus tard, le 10 décembre, journée internationale des droits humains. Ce texte, c'est la « Charte 08 », un programme de changement démocratique pour la Chine - ainsi nommé en référence à la « Charte 77 » des dissidents tchèques dont faisait partie Vaclav Havel -, traduit sous le manteau au sein de l'intelligentsia chinoise.

Une fois cette élaboration collective achevée, Liu Xiaobo se mit en quête de signatures, avec un succès inespéré : 315 citoyens chinois acceptèrent de le suivre, conscients des conséquences pour leur liberté, leur sécurité ou leur position sociale. Parmi eux, les éternels dissidents de la « génération Tiananmen », mais aussi des universitaires, des intellectuels, des avocats, et même des membres du PCC. Est-ce pour cette raison que l'État a réagi aussi brutalement ? La veille de la diffusion du texte, Liu Xiaobo est arrêté chez lui. On ne le reverra plus vivant. Liu Xiaobo est mort d'un cancer le 13 juillet 2017, alors qu'il purgeait une peine de onze années de prison pour « subversion ».

Cette issue fatale était-elle inévitable ? Peut-on être un intellectuel engagé, dans un pays comme la Chine d'aujourd'hui sans entrer en collision avec un parti-État surpuissant, obsédé par la « stabilité sociale » et la perpétuation de son propre pouvoir ? Liu Xiaobo savait qu'il en paierait le prix, et c'est tout à fait conscient des risques qu'il s'est engagé sur cette voie. Son parcours a, de ce fait, valeur d'exemple, jusque dans la mort.

Dans les années 1980, cette trajectoire n'était pas encore écrite. La Chine de l'immédiat après-Mao s'ouvrait aux idées et aux modes de vie longtemps interdits et réprimés. Les livres, les films, les arts du monde entier étaient soudain accessibles, et les jeunes Chinois comme Liu Xiaobo, fils d'un enseignant communiste du nord-est de la Chine, fraîchement débarqué dans la capitale pour suivre les cours de la prestigieuse École normale, plongeaient avec ivresse dans ce nouvel univers. Difficile à croire, mais la Chine du début des années 1980 était plus libre, plus tolérante, que celle d'aujourd'hui, même si le « moule » maoïste continuait à marquer les esprits, et si l'ancien garde rouge Wei Jingsheng croupissait en prison pour avoir réclamé la « cinquième modernisation (1) », la démocratie.

Liu Xiaobo se fit très vite connaître dans le monde intellectuel renaissant de Pékin. En 1986, jeune maître de conférences à l'École normale de la capitale et critique littéraire à la dent dure, il prit la parole lors d'une conférence officielle organisée pour célébrer la littérature contemporaine chinoise post-maoïste. Les paroles de Liu Xiaobo firent l'effet d'une bombe : « La littérature chinoise contemporaine comme la culture traditionnelle sont un tas de détritus ! » Cette insolence fit la une de certains journaux et assura un statut de star montante de la vie intellectuelle au jeune effronté, alors qu'aujourd'hui elle le condamnerait à la trappe de la censure.

Devenu un intellectuel courtisé - on faisait la queue pour accéder à ses cours dans les amphis de Pékin -, Liu Xiaobo n'en était pas pour autant devenu un dissident ; plutôt un dandy anar, volontiers arrogant et cassant. Le tournant de sa vie, c'est le « printemps de Pékin » et sa fin tragique, dans le sang, dans la nuit du 4 juin 1989. Liu Xiaobo est à New York lorsque meurt, le 15 avril 1989, l'ancien secrétaire général du Parti communiste chinois, Hu Yaobang, un réformiste écarté du pouvoir deux ans plus tôt. Aussitôt les étudiants rendent hommage à ce dirigeant maltraité par l'appareil du Parti, et très vite l'hommage tourne à la contestation, avec pour épicentre la place Tiananmen, à deux pas du siège du pouvoir, la nouvelle « Cité interdite », Zhongnanhai.

À New York, où vit une petite communauté chinoise exilée, Liu Xiaobo suit les évènements à la télévision et décide très vite de retourner à Pékin. Il débarque dans la capitale le jour où paraît un éditorial du Quotidien du peuple, l'organe central du PCC, inspiré par Deng Xiaoping, qui qualifie le mouvement étudiant de « contre-révolutionnaire ». Auréolé d'une solide réputation de forte tête, le jeune professeur se plonge dans l'effervescence de la place Tiananmen et devient le mentor de certains dirigeants étudiants. Il sort parfois de sa réserve : une archive vidéo le montre, micro à la main, sermonner les étudiants en leur disant qu'il leur faut faire encore un effort pour devenir des démocrates ; car, ajoute-t-il, si une dictature étudiante remplace celle du Parti, la Chine n'y gagnera pas... Il se révèle à l'approche de l'épilogue sanglant qu'il voit venir : il entame une grève de la faim avec trois autres personnalités, pour inviter les deux parties à la non-violence. Mais le vieux Deng a tranché : l'armée est envoyée pour écraser le « printemps ».

Considéré comme la « main noire » derrière le mouvement, Liu Xiaobo sera arrêté et condamné, premier séjour en prison, mais pas le dernier. L'homme est transformé, il sort de cette épreuve avec une profonde culpabilité, à l'égard des victimes du massacre, qu'il appelle les « âmes errantes » du 4 juin, auxquelles il dédiera plus tard son Nobel de la paix ; à l'égard des familles des victimes qui se sont senties trahies par l'« autocritique » qu'il concède à ses geôliers à un moment de faiblesse ; à l'égard de sa famille, sa femme, qui demande le divorce alors qu'il est en prison, et son fils, qu'il ne reverra plus jamais... Dès lors, Liu Xiaobo sera ce qu'on appelle aujourd'hui un « activiste », de tous les combats, serial-pétitionnaire, habitué des camps de « rééducation » comme des cellules froides, de la surveillance permanente et de l'impossibilité d'une vie « normale » avec la nouvelle compagne de sa vie, la poète Liu Xia. Charismatique, brillant, infatigable, il suscite l'engagement et s'entoure de fidèles. Profondément attaché à la non-violence et à l'idée démocratique, il observe avec un esprit critique teinté de mépris la transformation de la société chinoise gagnée par le matérialisme, par le « Enrichissez-vous ! » de Deng Xiaoping qui tente de noyer les aspirations démocratiques dans le confort de la classe moyenne. Ce sera La Philosophie du porc, un texte impitoyable sur l'anesthésie de la société (2).

Par son action, ses écrits, et son sacrifice, Liu Xiaobo sera une inspiration pour tous ceux qui, sous une forme sans doute différente, continueront le combat pour la démocratie en Chine. À condition que le pouvoir chinois ne parvienne pas à effacer son nom de la mémoire collective, un hommage involontaire à un homme toujours aussi « dangereux », même après sa mort.

(1) Référence aux « quatre modernisations » prônées par Deng Xiaoping, le successeur de Mao à la tête de la Chine, excluant les réformes politiques et la démocratisation.

(2) La Philosophie du porc et autres essais, Liu Xiaobo, textes choisis, traduits et présentés par Jean-Philippe Béja, préface de Vaclav Havel, éd. Bleu de Chine/Gallimard, 2011.

 

Photo : Liu Xiaobo © Anonymous/AP/SIPA

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

Frantz Olivié :
« La financiarisation du livre est en train de produire une culture d'aéroport inepte »

Nos livres

À lire : Poésie, etc., Guy Debord, éd. L'Échappée, « La Librairie de Guy Debord », 528 p., 24 E.

Supplément web

Chaque numéro du Nouveau Magazine littéraire est complété d'articles en accès libre à lire sur ce site internet. 

MAI :

► Roberto Bolaño, et de deux : en complément de l'ensemble « Il faut relire » consacré à l'écrivain

► Entretien avec Jacopo Rasmi : avec Yves Citton, il signe l'essai Générations collapsonautes