'' Orhan Pamuk : C'est en passant par l'infime qu'on peut se faire une idée du tout ''

'' Orhan Pamuk : C'est en passant par l'infime qu'on peut se faire une idée du tout ''

Le premier roman du Prix Nobel turc, paru en 1982, vient seulement d'être traduit en français. À travers l'histoire d'une famille, un tableau de la Turquie de la fin de l'Empire ottoman aux années 1970.

Né en 1952 à Istanbul, Orhan Pamuk est le lauréat du prix Nobel de littérature 2006. Son oeuvre romanesque est marquée par la permanence de questionnements ouverts sur le flottement des identités individuelles et collectives. Souvent enclose dans une Istanbul à la fois décrite dans certains aspects de sa réalité sociale et historique et invoquée sur un registre plus symbolique, elle est le reflet des angoisses et des illusions de la Turquie contemporaine et du rapport problématique qu'elle entretient à son passé récent. Orhan Pamuk nous accueille dans son bureau stambouliote. Trois murs couverts de livres font face à une vaste baie vitrée qui donne sur l'embouchure du Bosphore, Sainte-Sophie et la Corne d'Or. Notre entretien commence sous les meilleurs auspices puisque l'écrivain nous confie avoir par hasard mis la main la veille sur d'anciens numéros du Magazine Littéraire dans une boutique du quartier.

Publié en 1982 en Turquie, Cevdet Bey et ses fils est votre premier roman. Rétrospectivement, on y retrouve certaines des thématiques qui parcourent votre oeuvre. Cependant, et notamment sur la forme, il diffère beaucoup des ouvrages à travers lesquels les lecteurs francophones ont appris à vous connaître. Pensez-vous que sa traduction tardive en français les prendra par surprise ?

ORHAN PAMUK. En effet, ils risquent d'être surpris. Neige, Mon nom est Rouge, La Maison silencieuse ou encore Le Livre noir, que j'ai publiés plus tard, sont les oeuvres d'un auteur beaucoup plus audacieux. Cevdet Bey et ses fils est un roman de facture tout à fait classique qui raconte de manière linéaire et sans détours l'histoire d'une famille stambouliote, des dernières décennies de l'Empire ottoman aux années 1970. Avec cette traduction, je me réjouis de pouvoir montrer qu'avant de prendre la voie d'une écriture plus expérimentale, qui a pu me valoir d'être qualifié d'auteur postmoderne, mon travail d'écrivain a commencé sur les traces de Balzac, de Dickens et de Thomas Mann, dans la tradition réaliste de l'art du roman. D'habitude c'est l'inverse ! Les jeunes écrivains commencent avec des tentatives novatrices, habités par la prétention de s'affranchir des modèles admis, puis, l'âge et l'expérience aidant, ils reviennent vers des formes plus convenues. Je n'ai pas suivi cette trajectoire. Jeune homme, je n'ai pas fréquenté de revues, je n'ai pas connu la ferveur des engagements juvéniles ni l'enthousiasme d'appartenir à un courant esthétique, d'être habité par des colères littéraires et par le mépris des générations précédentes. Mon entrée en littérature s'est faite autrement. J'aspirais à être peintre depuis l'âge de 7 ans et, soudainement, à 23 ans, après avoir traversé une période où je lisais tout ce qui me passait sous la main, j'ai décidé de devenir écrivain, ou plus exactement de devenir romancier. Je l'ai annoncé à mes proches, qui s'en sont trouvés désolés, puis je me suis installé à mon bureau et j'ai commencé à écrire Cevdet Bey, apprenant mon métier à la manière d'un artisan. En un sens cette traduction récente d'un texte vieux de plus de trente ans rend justice à mon travail et permet d'en avoir une idée plus fidèle, d'autant que nombre de mes lecteurs turcs préfèrent ce livre à tout ce que j'ai pu écrire par la suite, me reprochant parfois de m'être abîmé avec le temps dans toutes sortes d'expérimentations obscures qu'ils ne goûtent guère.

Néanmoins, comme plusieurs de vos romans, Cevdet Bey est adossé à un substrat autobiographique très présent...

Absolument. En commençant à écrire, je me suis tourné vers l'univers qui était le mien, celui de ma famille - représentante typique de l'élite républicaine turque -, avec son mode de vie, calqué parfois maladroitement sur celui de la bourgeoisie européenne, avec ses rêves progressistes et ses revirements de fortune. En racontant le monde dans lequel j'avais grandi, en tentant de dresser sa généalogie, je me suis aperçu que j'abordais des questions bien plus vastes. Tout ce qui m'a occupé, au long de ma vie d'écrivain, était déjà présent à ma naissance. Il y avait là un matériel romanesque qui n'attendait que d'être travaillé. L'histoire de mon grand-père, par exemple, qui s'était enrichi en construisant des voies de chemin de fer à travers l'Anatolie, racontait la quête de modernité d'un pays jeune, la volonté d'édifier un territoire cohérent, d'y imposer partout l'autorité d'un État traumatisé par l'effondrement ottoman pendant la Première Guerre mondiale et habité par sa volonté de puissance. Il y avait déjà cet utopisme qui est au coeur de Cevdet Bey, ce désir de transformer la réalité parfois rétive d'une société traditionnelle en lui imposant de manière autoritaire un progrès pensé en surplomb, à l'aune de l'expérience européenne, et avec lui cette distance fatalement irréductible entre ce que l'on voudrait être et ce que l'on est. Je suis le produit d'une classe sociale qui s'est construite sur ces idéaux et ces illusions. Mes écrits sont, dans une certaine mesure, le reflet du regard critique, légèrement décalé, que j'ai pu porter sur elle dès ce premier roman et que j'ai approfondi par la suite.

Ce regard se porte souvent sur des objets que vous exposez à la manière d'un antiquaire ou d'un collectionneur et qui rappellent votre intérêt pour l'esthétique des musées ou des cabinets de curiosités, matérialisé d'ailleurs par votre musée de l'Innocence, ouvert à Istanbul en 2012. Comment expliquer ce souci de faire parler les choses inertes ?

Il est inséparable de l'environnement dans lequel j'ai commencé à écrire et que certains de mes romans décrivent, celui des intérieurs bourgeois d'Istanbul, où la modernité se mettait en scène à travers des combinaisons d'objets qui véhiculaient un imaginaire, celui de l'Europe et du progrès. Ces objets déterminaient des attitudes, un mode de vie parfois factice ou gauche projetant avec une certaine naïveté les fantasmes d'une élite attachée à reproduire chez elle ce qu'elle s'imaginait des appartements parisiens ou londoniens en garnissant ses salons d'objets venus d'ailleurs. Je suis parti de ces intérieurs dans lesquels j'ai grandi, et j'en ai fait un poste d'observation pour aborder des problèmes plus larges au lieu de les envisager théoriquement. La description d'une fête religieuse musulmane où les convives sirotent des liqueurs étrangères ou d'un buffet à la française dressé sur d'anciens meubles ottomans en dit plus long que des considérations abstraites et convenues sur la modernité et la tradition. Ces objets et leurs usages agissent comme un prisme, ils révèlent un contexte au-delà de leur simple existence. Tous les détails sont révélateurs, c'est en passant par l'infime que l'on peut se faire une idée du tout. C'est aussi pour cette raison que mon travail d'écrivain s'est beaucoup nourri de la lecture de vieux journaux. J'ai passé des journées entières dans des bibliothèques désertes à lire sur de vieux papiers des récits d'accidents de voiture, des programmes de cinémas, des faits divers oubliés depuis longtemps, qui concentrent dans les marges l'âme d'une époque.

Les écrivains de votre génération ont été exposés à la pression d'engagements politiques radicaux. Comment y avez-vous échappé et comment cela a-t-il affecté votre approche du rôle de l'écrivain ?

Dans l'atmosphère de la Turquie des années 1970 - la période d'écriture de Cevdet Bey -, ce parti pris n'était effectivement pas facile à assumer. La Turquie était au bord de la guerre civile. En tant qu'intellectuel vous deviez choisir votre camp, être d'extrême gauche ou d'extrême droite et être prêt à mourir dans des combats de rue pour vos idées. Tous mes proches étaient marxistes, mais je n'ai jamais appartenu à aucun groupe politique et j'ai été vivement critiqué pour mes romans d'intérieur. Contrairement à mes amis révolutionnaires, tous de grands bourgeois qui me reprochaient de ne pas verser dans le commentaire social à la manière de Yachar Kemal et de ne pas écrire sur le quotidien des gens du peuple, des villages et des paysans pauvres, j'écrivais simplement sur ce que je connaissais. Bercée d'idéaux altruistes, cette génération s'est heurtée à ses propres contradictions. Progressiste mais opposée à l'autoritarisme dont la modernisation de la Turquie a toujours été le corollaire, elle était poussée par l'ambition louable de partager le destin des plus humbles, de faire corps avec une société qui était pourtant corsetée par une religion et des traditions qu'elle rejetait.

De mon côté, je n'ai jamais pensé que le rôle de l'écrivain était de participer à la construction d'une nation. Ma vie littéraire est fondée sur le fait que je n'ai jamais cherché à trouver de solutions, mais à décrire ce que je voyais. Je ne suis pas un utopiste, je ne suis pas un militant. Je ne suis qu'un écrivain doté de quelque ironie. Je suis conscient de ce que ne peut pas la littérature, mais aussi de ce dont elle est capable et de ce qui la différencie des textes politiques : montrer ce qui est hors du cadre, ne pas imposer une lecture, mais donner à penser, révéler à travers les choses ordinaires les grands bouleversements d'une société. Par la narration, le recours aux émotions et, paradoxalement, l'exploration du singulier et de la vie intérieure, elle peut guider une expérience particulière vers l'universel, la rendre intelligible et sensible partout.

Les questionnements sur l'identité qui parcourent votre oeuvre entrent en résonance avec votre qualité de romancier, l'apparition du roman dans le domaine turc étant un produit du mouvement d'occidentalisation dans lequel s'est engagé l'Empire ottoman tout au long du XIXe siècle...

Au-delà de l'Europe, en Turquie comme en Russie, en Inde ou au Japon, l'histoire du roman est intimement liée aux troubles dans lesquels ces sociétés se trouvaient au contact d'une modernité qui les a parfois prises de cours. Aussi, ce genre est inséparable de leurs tentatives d'inventer une modernité qui leur serait propre, et donc liée de manière indivisible aux idées nationalistes ou anticolonialistes. Dans le cas turc comme ailleurs, le roman est apparu sous forme de traductions, et ces traductions ont abouti à une transformation profonde de la langue. Quand Flaubert est traduit pour la première fois en turc, c'est toute une écriture, tout un langage qu'il faut réinventer pour donner une idée, par exemple, du style indirect libre. Une histoire se trouve alors racontée sur un mode jusqu'alors inconnu, dans une langue transformée qui devient celle de la fiction, qui se diffuse progressivement et change la littérature. Ces changements sont intervenus rapidement et ont provoqué une confusion importante qui affecte tous les intellectuels non occidentaux. J'en suis l'héritier, mais au moins je suis conscient de ma propre confusion !

Je voudrais insister sur le fait que cette influence européenne sur la littérature turque fut d'abord une influence française. Du XVe siècle à la première moitié du XIXe siècle, l'Empire ottoman, comme l'ensemble du monde islamique, qui s'étendait des Balkans à l'Inde du Nord, était placé sous l'influence de la Perse. Les lettres, les arts visuels, l'architecture, la musique, les systèmes politiques des divers centres de cette immense civilisation se fécondaient les uns les autres comme autant de prolongements de la culture persane classique. Avec le recul des grands empires musulmans, le modèle a changé. Pour la Turquie, la France a remplacé la Perse comme modèle de civilisation. La Révolution française était la référence de tous les réformistes, la langue française est devenue la langue de l'élite en remplaçant le persan, les architectes ont commencé à dessiner des bâtiments à la française, et il en fut de même dans tous les domaines de la pensée et de l'action. Cette influence est restée vive jusqu'à la Seconde Guerre mondiale et a ensuite décliné, même si la référence française a pu demeurer importante auprès de la classe sociale dont je suis issu. Dans les années 1950 et 1960, tous les intellectuels publics turcs tenaient leurs journaux politiques, littéraires ou critiques à la manière d'André Gide. Balzac était une référence dans les milieux marxistes, et Simone de Beauvoir une source d'inspiration pour les féministes turques. Les gens de ma génération qui sont passés à la gauche radicale dans les années 1970 avaient tous une passion pour Jean-Paul Sartre. Pour moi, la littérature française reste liée à des souvenirs d'enfance et à l'histoire de ma famille, et notamment de mon père, qui partait à Paris en s'essayant à une vie de bohème à la manière de Hemingway, nous racontait avoir croisé Sartre dans la rue, achetait des journaux français, traduisait Paul Valéry en turc et entretenait avec soin et fierté son étagère de livres publiés par Gallimard.

Dans son Histoire de la littérature turque, Ahmet Tanpinar, que vous citez abondamment dans Istanbul, évoque la notion de « distance intérieure » pour caractériser la poésie de cour ottomane, composée en turc à l'aide de mots et de tournures issus du persan et de l'arabe classiques, si bien que ses auteurs s'expriment à l'aide de mots « qui ne [leur] appartiennent pas tout à fait ». Quel est le rapport qu'entretient aujourd'hui la Turquie à sa langue ? Dans quelle mesure ce rapport est-il problématique, et comment vous affecte-t-il ?

La Turquie moderne est le produit d'une idéologie profondément influencée par le nationalisme romantique allemand. Ses fondateurs étaient animés par une recherche de pureté nationale, d'authenticité originelle dont la langue constituait un enjeu majeur. La recherche des sources de la pureté turque allait de pair avec la volonté de moderniser la langue. Les autorités républicaines ont donc banni du turc officiel les mots d'origine arabe et persane, présentés à la fois comme des pollutions étrangères et comme des archaïsmes susceptibles de retarder la Turquie sur la voie du progrès. En un sens, cette épuration lexicale de la langue turque était le prolongement de l'épuration ethnique du territoire entreprise avec les massacres des Arméniens, des Grecs et des autres chrétiens d'Anatolie.

L'État se pensait alors comme suffisamment fort pour ordonner l'oubli. Avec la création d'académies de langue turque, a émergé une génération d'écrivains soucieux de construire une littérature proprement nationale au moyen de cette langue nouvelle. Mais, au-delà des élites modernistes, l'héritage linguistique pluriel du turc ne s'est pas évanoui. Les mots arabes, persans, mais aussi les apports très importants de la langue française ont continué à être largement employés par la population. Mes lecteurs francophones ne peuvent pas s'en rendre compte bien sûr, mais j'ai pris le parti de m'exprimer dans cette langue plurielle qui est celle que j'entends dans les rues d'Istanbul et d'ailleurs. Cela a pu me valoir de nombreuses critiques de la part d'écrivains et d'intellectuels attachés à l'utopie nationale. Heureusement ce débat est aujourd'hui derrière nous, et ces sensibilités appartiennent largement au passé. Nous sommes moins hantés par l'abîme des origines.

Loin des idéologies, ma vision de la modernité n'est pas celle des bâtisseurs nationalistes. Elle est plus spirituelle, orientée vers l'individu, et non vers la construction d'une société nouvelle. Je ne me tourne pas pour autant vers le passé avec la nostalgie d'une civilisation perdue, mais j'aime à le concevoir comme un palimpseste. C'est aussi de cette manière que j'aborde Istanbul : la ville est le produit de couches d'histoire successives qui continuent à exister les unes à travers les autres, et c'est de ce palimpseste que remontent vers nous, de manière aléatoire, comme dans les univers de Borges, de Perec ou de Paul Auster, de petits objets isolés qui, dépassés par leur puissance de suggestion, nous ouvrent les portes de mondes invisibles au premier abord.

Journaliste, ALLAN KAVAL collabore notamment à Marianne et aux Clés du Moyen-Orient, région du monde qui occupe une grande part de son activité (Turquie, Iran, Syrie, monde kurde...).

Repères

7 juin 1952.

Naissance à Istanbul.

1982.

Publie son premier roman, Cevdet Bey et ses fils (2014*), après avoir renoncé à une vocation de peintre.

1983.

La Maison du silence (1988).

1985.

Le Château blanc (1996).

De 1985 à 1988.

Écrivain invité de l'université Columbia à New York.

1990.

Le Livre noir (1995).

1994.

La Vie nouvelle (1999).

1995.

Prix France Culture.

1998.

Mon nom est Rouge (2001).

2000.

Istanbul, souvenirs d'une ville (2007).

2002.

Neige (2005).

2004.

Prix du meilleur livre étranger de The New York Times.

2005.

Reconnaît publiquement dans un journal suisse la responsabilité de la Turquie dans les massacres de Kurdes et d'Arméniens.

Octobre 2005.

Mise en examen pour « insulte délibérée à l'identité turque ».

Novembre 2005.

Prix Médicis du roman étranger.

22 janvier 2006.

Les accusations à l'encontre de l'écrivain sont abandonnées à la suite des pressions internationales.

2006.

Prix Nobel de littérature.

2007.

Membre du jury du Festival de Cannes.

* Tous les ouvrages cités sont édités chez Gallimard.

à lire

Cevdet Bey et ses fils, Orhan Pamuk, traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy, éd. Gallimard, « Du monde entier », 768 p., 25,90 euros.

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

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