Les androids rêvent d'une monnaie électrique

Les androids rêvent d'une monnaie électrique

Pour un groupe de transhumanistes, accéder à la vie éternelle demandait d’abord la création d’une nouvelle monnaie. Finn Brunton raconte cette histoire digne d’un roman de science-fiction dans Digital Cash, paru en juin chez Princeton University Press.

Par Sandrine Samii. 

Créer une nouvelle monnaie n’est pas qu’un projet technique ou économique, mais une nouvelle proposition sociale, un pari pour l’avenir. « L’histoire de la monnaie numérique [nous montre] un exemple particulièrement vivide de l’utilisation de l’argent et des nouvelles technologies pour raconter des histoires sur le futur », raconte Finn Brunton, professeur au département Médias, Culture et Communication de l’université de New York. Dans Digital Cash, il explore plusieurs projets de cryptomonnaies, des monnaies entièrement numériques, jusqu’à la concrétisation de l’un d’entre eux : Bitcoin.

Bitcoin et la blockchain sont le résultat de décennies de recherches sur la cryptographie, les réseaux peer-to-peer, la signature et l’horodatage de fichiers numériques. Au début de cette chaîne, on trouve le mouvement cypherpunk – des informaticiens et des mathématiciens intéressés par le développement de mécanismes informatiques de cryptographie. Ses participants forment un groupe hétérogène, aux objectifs variés : protéger leurs informations personnelles, garantir la confidentialité des échanges, échapper au contrôle que de grandes entreprises ou des États voudraient exercer sur le Web.

« L’immortalité est mathématique, non mystique »

Finn Brunton s’attarde en particulier sur un groupe, dont les membres apparaissent tout au long du livre : les Extropiens. Tout commence assez modestement. À l’automne 1988, le philosophe anglais Max More (né Max T. O'Connor) et son ami T. O. Morrow (né Tom Bell) créent le magazine Extropy. Le premier numéro n’est édité qu’à 50 exemplaires. Ses créateurs cherchent à établir une série d’engagements concrets en faveur du transhumanisme. Pour eux, il n’est plus suffisant d’imaginer que, dans des dizaines d’années, des avancées technologiques permettront aux humains de dépasser leurs limites naturelles, d’augmenter leur intelligence et de vivre pour toujours. Ils doivent prendre des résolutions concrètes pour que ce futur advienne le plus vite possible.

Tout système perd une part d'énergie en fonctionnant, celle-ci s'échappant inévitablement dans la friction avec son environnement, comme la bande magnétique d'une cassette s'abimant à mesure qu'on l'efface et qu'on la réenregistre. Cela fait partie de ce qu'on appelle l'entropie, une augmentation du désordre. Comme leur nom l'indique, les extropiens désirent précisément l'inverse. « Leur projet était de déplacer l’aiguille du temps de la thermodynamique cumulative », qui sur le long terme est vouée à perdre en intensité, « dans la direction opposée, vers l'“extropy” : l’augmentation de l’intelligence, la longévité, l'énergie, l’information, la vie, la croissance. » Ils approchent cet objectif d’une manière toute californienne : avec un optimisme débordant, une foi sans faille dans l’économie de marché, les nouvelles technologies et les suppléments alimentaires. En 1994, ils font l’objet d’un article dans le magazine Wired, intitulé « Meet the Extropians ». Le journaliste Ed Regis y raconte son expérience à la conférence « Extro 1 », où un docteur en informatique en vient à la conclusion que « l’immortalité est mathématique, non mystique ». Ce que les post-humanistes et autres adeptes de la théorie de la Singularité ont repris à leur compte aujourd’hui.

Les Extropiens adhèrent aux principes d’économistes comme Friedrich Hayek – aussi connu pour son prix Nobel que pour avoir soutenu la dictature de Pinochet au Chili qui favorisait une privatisation des entreprises publiques – selon lesquels toute limitation du marché ne peut que retarder l'émergence spontanée de nouvelles organisations et d’innovations. Ainsi, au milieu des années 1990, les projets de monnaies numériques, mondiales, anonymes, qui permettraient des échanges non-taxés et non-régulés, passionnent les Extropiens. Ces monnaies seraient des moteurs imprévisibles d’innovation, qui leur permettraient notamment d’investir dans des procédures médicales expérimentales.

« Hayek ne reviendra jamais »

Jusque-là, les Extropiens – à peine quelques centaines de membres actifs et d’observateurs à leur apogée selon Finn Brunton – pourraient se ranger derrière tous ceux qui auraient des intérêts à accéder à une monnaie en dehors du circuit bancaire traditionnel : activistes, dissidents, criminels, hors-la-loi, spéculateurs, hippies… Mais il existe des liens intéressants entre plusieurs adeptes d’Extropy et le développement de Bitcoin. Parmi eux : Ralph Merkel, créateur de la technique cryptographique de l’arbre de Merkel dont se sert la blockchain ; les informaticiens Nick Szabo et Wei Dai, respectivement auteurs des projets de cryptomonnaies Bit Gold et B-Money, ce dernier faisant partie des références de la proposition Bitcoin : A Peer-to-Peer Electronic Cash System ; et le développeur Hal Finney, qui a mené des recherches sur la création de monnaies numériques, a aidé « Satoshi Nakamoto », dont l'identité reste mystérieuse, à améliorer la version initiale de Bitcoin et a reçu la première transaction en Bitcoin.

Hal Finney est mort en 2014, à 58 ans, de la maladie de Charcot (ceux qui cherchent à découvrir la réelle identité de Satoshi Nakamoto notent que celui-ci ne s’est plus exprimé depuis). Il fait partie de plusieurs Extropiens ayant choisi de se faire cryogéniser. Leurs corps, ou uniquement leurs têtes, ont été congelés dans de larges cuves en aluminium au centre Alcor Life Extension, dirigé par Max More, à Scottsdale dans l’Arizona. Les lecteurs de L’Invention des corps de Pierre Ducrozet y reconnaitront l’inspiration derrière « Cryogénisation Alcor », où se rend le magnat du Net du roman. À défaut de pouvoir rester en vie, leurs corps y attendent l'avènement d’une société capable de ranimer leur conscience dans une nouvelle forme.

Max More a publiquement annoncé la cryogénisation de son ami sur la liste d’information extropy, lui promettant qu’ils se reverraient à la fête en l’honneur de son réveil. « Je regrette profondément la mort d’Hayek » avait-il écrit dans le numéro 15 d’Extropy. « N’ayant pas été placé en biostase, [il] ne reviendra jamais pour voir les jours de la monnaie numérique et de monnaies privées concurrentes que sa pensée pourrait aider à instaurer. » Dans le cas d’Hal Finney, la fortune amassée en obtenant les premiers Bitcoins lui a permis de financer l’opération. Il n’a révélé à personne la clé qui pourrait permettre d'accéder à ce qu’il lui reste, persuadé que la monnaie futuriste qu’il a aidé à créer l’attendra jusqu’à qu’il accède lui-même au futur dont il a rêvé.

 

À lire : Digital Cash. The Unknown History of the Anarchists, Utopians, and Technologists Who Created Cryptocurrency, Finn Brunton, Princeton University Press, 272p., 26,95 $

 

Dans la même rubrique : lire notre entretien avec Finn Brunton

 

Retourner au dossier « Cryptomonnaies : fiction et réalité »

 

Illustration : 
Cuves du centre Alcor Life Extension © Anders Sandberg
Double page du magazine Wired, « Meet the extropians » © DR
Couverture du premier numéro d'Extropy © DR

Nos livres

À lire : La tempête qui vient, James Ellroy, éd. Rivages/Noir

Supplément web

Chaque numéro du Nouveau Magazine littéraire est complété d'articles en accès libre à lire sur ce site internet. 

NOVEMBRE :

 Dominique Bourg contre le « fondamentalisme de marché » : complément de l'article « Réchauffement politique »

► Version longue de l'entretien avec Yann Algan : le co-auteur de l'essai Les Origines du populisme analyse la montée de la défiance envers les institutions dans notre dossier « Cas de confiance »

► Paradoxale promesse : critique du dernier essai de Vincent Peillon

OCTOBRE :

 Microclimat judiciaire : entretien avec Judtih Rochfeld

► De Big Brother à Big Other : inédit du dossier Orwell-Huxley

► « Le génie français, c’est la liberté ! » : version longue de l'entretien avec Laurent Joffrin

Les écrivains journalistes avec RetroNews

Pour accompagner notre dossier sur la littérature érotique, nous vous proposons de plonger, en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bnf, dans la vie de Rachilde, la reine des décadents.

Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF