Ce qui mine les cryptomonnaies

Ce qui mine les cryptomonnaies

Le Bitcoin a déjà eu plusieurs vies : rêve libertarien, passe-temps d'informaticiens, monnaie du dark net, actif spéculatif… S'il est peu probable qu'il se réinvente du tout au tout, les cryptomonnaies qui l'ont suivi pourraient-elles connaitre une nouvelle transformation vers une utilisation plus sociale et collaborative ? Généalogie d'un concept à l'aide de plusieurs ouvrages récents.

Par Sandrine Samii

En 2010, il faut trois jours au développeur Laszlo Hanyecz pour échanger 10 000 bitcoins contre deux pizzas. Commencer à utiliser une nouvelle monnaie comporte une part de risque, et il y a alors peu de raisons d’en prendre. Cette raison se présentera un an plus tard sous la forme d'un site : Silk Road. Dans J’ai vendu mon âme en bitcoins (Marchialy), Jake Adelstein – auteur des enquêtes sur le milieu criminel japonais Tokyo Vice et Le dernier des Yakuzas – raconte l’histoire de Mark Karpeles. Pendant quatre ans, le jeune développeur français expatrié au Japon est à la tête de Mt.Gox, un site d’échange de Bitcoins sur lequel a lieu un vol, dont l’importance dégénère à chaque envolée du cours de la cryptomonnaie. Son histoire va être irrémédiablement liée à celle d’un autre personnage : Ross Ulbricht, entrepreneur américain ayant lui aussi quitté son pays natal pour le Japon, et créateur de Silk Road, un « Amazon anonyme » et non régulé. Une seule monnaie y est acceptée, le Bitcoin. Son cours va commencer à monter de façon significative après la publication d’un article sur le site Gawker expliquant comment des internautes achètent de la drogue sur ce nouveau site du dark net à l’aide d’une étrange nouvelle monnaie, qu’on peut se procurer sur Mt.Gox.

« Ulbricht n’était pas un sociopathe. Du moins pas au début. » écrit Adelstein. Il interdit « ce qui est violent, [fait] des victimes ou [nécessite] un recours à la force, comme la pédopornographie, le recel de biens volés ou tout ce qui [est] de l’ordre du meurtre, de la torture ou de l’attaque commandités. » Interviewé par Forbes en août 2013, caché sous le pseudonyme Dread Pirate Roberts, Ulbricht décrivait Silk Road comme « une expérience libertarienne qui ne fait pas de victime. » Il est actuellement en prison à vie pour avoir très concrètement tenté de faire une victime – un associé dont il pensait qu’il avait volé 350 000 dollars dans des comptes d’utilisateurs de leur site.

Décentralisé, anonyme, anarchiste

Onze ans après sa création, Bitcoin ne récompense réellement que ses early adopters, inscrits quand plus de bitcoins étaient mis en circulation par jour et que peu de personnes étaient en compétition pour les obtenir. En pratique, il est tout sauf une monnaie encourageant les échanges, autres que spéculatifs. De plusieurs façons, il n’a fait que reproduire voire exacerber les défauts de systèmes monétaires existants : plusieurs groupes de personnes possèdent la grande majorité des bitcoins, la puissance informatique maintenant nécessaire pour miner de nouveaux bitcoins disqualifie l’utilisateur moyen au profit de grandes coopératives de mineurs (mining pools) capables d’investir une puissance de calcul bien plus importante. Par ailleurs, des entrepreneurs défendant le Bitcoin s’illustrent régulièrement par des déclarations nauséabondes comme des projets de sécession en espaces anti-démocratiques, régulés par leur propre monnaie.

L’exercice auquel se prête le philosophe Mark Alizart dans l’essai Cryptocommunisme (PUF) – au terme d'une relecture parfois obscure des principes de la thermodynamique et du marxisme appliqués à l'échange fidèle et instantané d'informations sur internet – parait d’autant plus ambitieux. Si la blockchain est le résultat d’un rêve libertarien, ses créateurs auraient malgré eux créé un système en opposition avec le libéralisme, qui remplace l’autorité verticale d’un seul sur tous par une relation horizontale de coopération. Il propose de s’en emparer. « Les libertariens pensent que le Bitcoin est l'arme du crime idéale : s'il permet de se soustraire au système monétaire international, il peut faire tomber les banques, et s'il permet de se soustraire à l'impôt, il peut faire tomber les gouvernements… On l'a vu cependant, tout l'intérêt du Bitcoin est que la valeur d'un bitcoin est inséparable du réseau qui le porte. Un bitcoin est un “rapport social”. Il n'est même que cela. Certes, le Bitcoin est décentralisé, anonyme, anarchiste. Mais l'autorité qu'il supprime, l'État, il la diffuse dans tout le corps social ».

e-Cash

Excepté que le Bitcoin n’est pas réellement anonyme. Par principe, chaque transaction en bitcoins est inscrite à jamais dans la blockchain sous des pseudonymes choisis par les différents partis. Comme raconté dans J’ai vendu mon âme en bitcoins, retrouver le responsable d’un vol est une tâche difficile, mais pas impossible. Certaines plateformes d’échanges de bitcoins demandent d’ailleurs un nombre comique d’informations personnelles avant de permettre l’utilisation de leur service. Les blockchains ne sont pas des réseaux anonymes. Elles peuvent se passer d’une autorité centrale au prix d’une surveillance permanente et généralisée.

Il est alors intéressant de se pencher sur un autre projet de monnaie numérique : le e-Cash, raconté dans Digital Cash (Princeton University Press) de Finn Brunton. En 1990, le mathématicien et cryptographe David Chaum imagine un nouveau moyen de paiement fonctionnant avec le système bancaire existant. Un individu déplacerait la somme de son choix de son compte bancaire classique à une carte de paiement cryptée. Une fois cette transaction faite, le lien avec sa banque serait rompu, comme c’est le cas quand on retire de l’argent liquide. Cela lui permettrait de faire des achats sans que le détail des montants ou des lieux des achats soient enregistrés. E-cash n’aurait donc pas été une monnaie nativement numérique comme Bitcoin, mais une sorte de compromis. Déjà à l’époque, cette proposition était motivée par la reconnaissance que les mécanismes qui permettent à chacun de valider un paiement numérique produisent également un traçage précis des individus, qui sacrifient leur vie privée pour la commodité du service. Digicash, l’entreprise que Chaum avait créée pour développer ce projet, est tombée en faillite pour des raisons que Brunton décrit comme « complexes et toujours disputées ». E-cash avait certaines failles, qui auraient pu être rectifiées, comme l’ont été celles de Bitcoin. Mais peut-être le discours sur une surveillance insidieuse que récitait Chaum – il a eu l’occasion de le défendre devant le Congrès américain – paraissait encore trop fictionnel.

Une arme à double tranchant

Le Bitcoin porte un long héritage d’expérimentations, avec des intérêts parfois radicalement opposés. « La blockchain est une technologie qui crée des opportunités spécifiques aux yeux de différents acteurs » écrit Primavera De Filippi dans Blockchain et cryptomonnaies (PUF), la décrivant comme une arme à double tranchant, autant capable d’encourager la collaboration entre des participants que de soumettre ceux-ci à un fonctionnement technocratique. Elle considère qu’avec le temps, la blockchain se transformera en une technologie « générique », « non plus associée à des discours idéologiques (…) mais plutôt assimilée à ses propres caractéristiques techniques (telle que la décentralisation, la transparence, l’immutabilité, l’irrévocabilité, la non-répudiabilité, etc.) qui en justifieront l’usage pour des applications diverses et variées. »

Le futur des cryptomonnaies n’a pas à ressembler à leur passé. En transposant les principes de monnaies locales et complémentaires dans un espace numérique, elles pourraient encourager des réseaux de coopération et de solidarité économique dépassant les frontières géographiques. « Je prévois l’adoption de ces technologies par des personnes capables de les soustraire à de leur héritage idéologique. » expliquait Finn Brunton lors du cycle de conférences « New Kids on the Block » à la Gaité Lyrique à Paris. « Je pense que nous ne devrions pas confondre ce que les cryptomonnaies et les outils de blockchain peuvent faire avec le genre d’histoires capitalistes limitées et insipides d’accumulation de richesse auxquelles les gens insistent à les appliquer. » 

 

À lire :

J’ai vendu mon âme en bitcoins, Jake Adelstein, traduit de l’anglais (États-Unis) par Cyril Gay, 244 p., 20 €

Blockchain et cryptomonnaies, Primavera De Filippi, PUF (col. Que sais-je ?), 128 p., 9 €

Cryptocommunisme, Mark Alizart, PUF (col. Perspectives critiques), 144 p., 16 €

Digital Cash. The Unknown History of the Anarchists, Utopians, and Technologists Who Created Cryptocurrency, Finn Brunton, Princeton University Press, 272 p., 26,95 $

 

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Photo : Superordinateur dédié au minage de bitcoins à l'usine « Genesis Farming » près de Reykjavik en Islande © Halldor KOLBEINS / AFP

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