Jacques Brel, sans répit

Jacques Brel, sans répit

Les prix des Assises internationales du journalisme ont nommé David Dufresne pour deux de ces récents travaux. Le premier – en lice pour le grand prix du journalisme – concerne son travail d'investigation sur les violences policières lors des manifestations de gilets jaunes (« Allô place Beauvau ») et le second – pour le prix du livre du journalisme – son livre On ne vit qu’un heure (Seuil), une biographie de Jacques Brel. À l’occasion d’un dossier du NML consacré à la chanson française, le journaliste avait composé un texte sur le chanteur, que nous publions aujourd’hui en version numérique.

Nous vivions dans une ZUP de Poitiers, les Couronneries, côté immeubles verts, ceux des riches, comme on disait ; juste moins pauvres que les oranges. Selon les saisons et les affaires (un beau-père ébéniste, une mère brocanteuse), on déménageait. Le plus simple, c'était sur le même palier. On glissait meubles et cartons d'un appartement à l'autre ; un coup chambre à part ; un coup chambre à deux avec ma soeur aînée. Brel n'était qu'un disque bleu sous la chaîne hi-fi des parents ; je découvrais le rock'n'roll, ma période Johnny, j'avais 10 ans, on allait au Rallye acheter des 33 tours qui coûtaient 9,90 F, des vinyles au graphisme torride. « Elle est terrible » était ma chanson préférée.

Dans notre chambre d'enfants, le tourne-disque commun lâchait les 45 tours les uns après les autres, la musique tombait du bras central de l'électrophone, comme du ciel, un disque de ma soeur, puis un disque à moi. Johnny contre Nicolas Peyrac ; chacun ses fauves, « Diabolo menthe » contre « Pour moi la vie va commencer ».

1978. Giscard, la crise, Coluche et le chômage de masse pour horizon définitif. Et, en bas de l'immeuble, un buisson pour éviter l'école, et des parkings pour jouer aux gendarmes et à Mesrine.

Brel ne bougeait pas. Il patientait au salon, comme l'horloge des vieux. Il m'attendait avec son dernier album, BREL, écrit en gros, comme un faire-part. C'était un an avant sa disparition, son cancer, sa dernière effronterie avec laquelle on allait tous devoir vivre : il préférait mourir que vieillir ; disparaître plutôt que de nous voir nous soumettre ; l'arrêt plutôt que les prolongations ; l'échéance plutôt que l'errance.

Je me souviens des larmes maternelles, à l'écoute du flash spécial. Brel est mort. Je sentais le pays pétrifié, pour la première fois de ma vie. « Bonsoir. On l'a annoncé ce matin : la mort de Jacques Brel. Il était 4 h 10. Embolie pulmonaire. Mais, pardonnez-moi, je suis comme beaucoup de ceux qui l'ont aimé, je ne crois pas que Jacques Brel soit mort. Je préfère croire que c'est une espèce d'absence qui va commencer maintenant. On a quand même un noeud dans la gorge en parlant d'un poète qui n'est plus. On en dit toujours trop, ou pas assez, surtout on se demande ce qu'il va en penser, lui. Peut-être il va partir d'un grand rire, en entendant tous ces éloges funèbres, de bonne foi ou de mauvaise foi (1). »

Plus qu'avec aucun autre chanteur, la première rencontre avec Brel détermine la relation qu'on entretiendra avec lui. On ne découvre pas Brel, on ne l'entend pas par hasard, Brel est une évidence – ou il n'est rien. La providence, ou rien. La chance, ou rien. L'immense, ou le trois fois rien.

Brel, tour à tour, est l'insupportable icône, l'indépassable poète, le mec qui braille et qui transpire, le chanteur catho, boy-scout et jean-foutre, l'aventurier modèle, comédien moyen, réalisateur de seconde zone, et toujours là, immense, quand il le faut, l'âme-frère qui aide Jef à se lever et nous à nous relever. Brel et ses vers, devenus boussoles pour la vie.

À dire vrai, de Brel, on sait tout, ou presque. Une vision autorisée, rabâchée, à défaut d'être partagée. Fils de Belgique et fils de bourgeois, cancre fini, avant de dire merde à la voix paternelle et à la voie toute tracée, parti sans le sou à Paris, des débuts de chien, une guitare imbécile qui l'encombre, une fine moustache ridicule, des dents qui rebutent, et, à Pigalle, Les Trois Baudets qui le déprogramment au bout de quinze jours. Puis le succès foudroyant (« La valse à mille temps », « Ne me quitte pas »), l'arrêt de la scène en pleine gloire, artiste à gauche plutôt que de gauche, mais sans étiquette ; fidèle à sa méfiance viscérale envers les hommes trop vaniteux pour être honnêtes ; et puis des vies multiples d'aventurier, sur mer, dans les airs, aux Marquises.

Bien vite, maisons de disques et héritiers ont tout raclé, fonds de tiroirs pourris et photos jaunies, érigeant le sacre. Les biographies sont pléthores, et France Brel, la cadette de ses trois filles, veille au grain, gère les droits, la fondation, la chaîne YouTube et le musée Brel, comme Miche, la mère, tint toute sa vie les comptes et les éditions musicales. Mais de quoi Brel était-il le nom ? Rarement la question n'était posée. Voilà bien ce que je cherchais à saisir en partant en virée avec lui. En quoi le vieux, comme il se désignait, était-il notre contemporain ?

« Assis, ils se croient debout »

C'est dix ans après sa mort que Brel cessa, à mes yeux, d'être un fantôme de salon parental pour se faire grand frère de petits chemins. Ça se passait sous les toits de Paris, à deux pas de l'Opéra, dans les locaux de Best, mensuel rock où je vivotais. C'était Noël, le rédacteur en chef me fila une intégrale de Jacques Brel. Une des toutes premières en CD, qui en annonçait d'autres. Brel, étoile filante de la chanson (quinze années sur scène), Brel, filon de l'industrie du disque qu'il honnissait. « Ça te changera de tes groupes punk », lâcha le patron.

Dordor, c'était son nom, savait de quoi il parlait. Il avait vogué sur la Tamise avec les Sex Pistols lors du jubilé de la reine. Le fait d'armes punk total. J'aimais le taquiner, « Dis, tonton Dordor, raconte-moi la péniche, allez... » Lui me disait « Tu fais chier », ronchonnait, mais finissait chaque fois par me raconter un bout de son mythe, comme Brel avec les journalistes : ailleurs et présent, fier et joyeux, ennuyé et roublard. Sur Brel, Dordor se trompait pourtant. Si le Belge était mort l'année du punk, ou presque (1978), cette coïncidence était à prendre pour le signe qu'elle était : une révérence ou rien.

Le maître laissait le terrain à des démons, et nous, à notre triste sort. « Ça me fait peur, les gens prudents, les gens précautionneux, ils ont plus d'avenir que de présent, ils sont assis, ils se croient debout. C'est effrayant, non (2) ? » Dès 1965, Eddy Mitchell avait cerné le personnage : « J'aime Brel parce qu'il attaque comme un rocker. » Et qu'importe si la musique de danse, comme Brel l'appelait avec mépris, n'avait résolument aucune grâce aux oreilles du grand Jacques (1,80 m, quatre paquets de clopes par jour), sa quête d'absolu, vivre debout, sur toutes les routes et déroutes : tout chez Brel transpirait le rock – ou du moins l'image que je m'en fais. Le tout à fond, le tout maintenant, le No future en avant. Il était le choc, il était l'essentiel, le frontal : Brel, qui ne jurait que par don Quichotte et Ravel, saisit mieux que personne l'enjeu du monde moderne. Il faut faire le spectacle pour mieux l'anéantir.

« Je suis sensible à la vitesse. Cette espèce de vitesse qui nous dévore. Dans mon tour de chant je vais très vite aussi. Parce que je veux essayer de restituer ce rythme qui est le vrai, celui de la rue (3). »

François Rauber, son chef d'orchestre, pianiste, arrangeur et sauveur (c'est lui qui le débarrassera de son « meuble », sa guitare), raconte : « Le public nous balançait des trucs sur la scène pendant la chanson ! Moi je baissais la tête. Jacques continuait à chanter comme si de rien n'était. À la deuxième chanson, ils se sont arrêtés parce qu'ils ont compris que ce n'était pas la peine d'insister. » Un soir, à Remoulins, Brel pissa dans un piano mal accordé à la fin du concert.

Le texte qui aide les textes

Il n'y a qu'à regarder ses live à L'Olympia : pas une bête de scène ; un animal de vie. Le corps endiablé, le regard fou, les bras tendus, la cravate dénouée, le visage trempé, pas une seconde de répit entre les chansons. Brel, devenu légende, ne peut être aimé comme un vulgaire cochon de bourgeois de la chanson française. Brel mérite mieux. Il mérite d'être bousculé, comme lui défonçait la scène. Il l'avait décrété : si son corps n'aidait pas ses textes, ses textes ne seraient que des « petits trucs écrits, plus ou moins habiles, plus ou moins adroits, plus ou moins ratés, avec une petite musique ». C'étaient bien ses poignes qui donnaient vie à ses chansons, et non l'inverse. Elles le délivrèrent comme elles libèrent nos imaginaires. La gestuelle des « Bonbons », c'est celle d'un salaud. Celle de « Ne me quitte pas », d'un lâche. Celle d'« Amsterdam », de marins.

« Il faut s'en occuper de ses rêves. Sinon, on devient infirme. Comme pour tout, il faut aller voir.

- Et une fois qu'on a... ?

- Il faut aller voir. Il faut aller voir.

- Et en général, quand vous avez vu ?

- J'oublie tout, tout de suite. Finalement, ce qui est le plus fort en moi, c'est l'envie d'aller voir.

- Ça peut aussi s'appeler une fuite en avant.

- Oui, ça s'appelle aussi comme ça. Ce serait trop long de vous expliquer pourquoi ça m'a toujours fait rire cette expression-là.

- Essayez, rapidement.

- Car c'est un mot qui est employé par les gens qui ne vont pas voir (4). »

Aller voir.

Se tromper. Tout était là.

Et j'allais bientôt prendre Brel au mot, toute ma vie. À en croire sa façon de voir le monde, de s'y frotter, de nous raconter ses victimes, ses médiocres, ses imbéciles, ses lâches et, aimable bourreau, de nous faire rire de ces minables ; avant que notre rire ne vire au jaune et au gêné, quand la prise de conscience nous ramenait à notre propre indifférence. M'imprégner de Brel d'abord sans m'en rendre bien compte ; puis tout à fait consciemment, faisant de certaines de ses déclarations à l'emporte-pièce des devises indétrônables, quitte à en payer le prix fort parfois – jamais avec des remords. Sur un petit calepin à spirale, bleu et jaune, très années 1980, je notais frénétiquement certains de ses aphorismes : « Vivre, c'est mauvais pour la santé » ; « L'échec est toujours une preuve de liberté » ; « Il faut vivre debout. Debout et en mouvement. Et ne jamais avoir l'air fatigué. Parce que la lumière vous tombe sur la tête ».

Dans mon carnet, Brel avoisinait mes héros d'alors. Tristan Tzara, Louis Aragon, Chuck D, Paul Virilio, Henri Rollins, Raoul Vaneigem, The Clash, Céline ou Pierre Naville (« Il faut organiser le pessimisme »). Ce calepin, il m'accompagne encore. Avec les années, le quadrillage s'est estompé, les rebords ont jauni, la spirale a un teint de rouille – mais rien de tout ça n'a anéanti les 100 pages de rêves de jeune adulte que j'étais.

« On compose une chanson pour trois mots. Trois mots qui vous assaillent n'importe où, chez des amis, en lisant, en conduisant. Pour ces trois mots, on cherche des phrases qui les emmènent, qui les encerclent. Ce qu'il y a d'important, ce sont ces trois mots : le reste, c'est du remplissage (5). »

Pour les besoins de mon périple, j'allais passer mes nuits à chiner sur eBay, et ailleurs, vieux papiers et coupures de presse. Avec un catalogue de ventes, salle Drouot, Paris, juin 2003, je dénichais le Graal : Brel en lui-même, des cahiers grands carreaux, des cahiers petits carreaux, aux formats divers, de marques variées, avec spirale ou brochés. On distinguait des accolades, des flèches, des bribes et des lambeaux, des idées refoulées qui ressurgiraient deux chansons plus loin, ou trois années plus tard. Brel expliquera qu'écrire, c'était entrer dans un domaine parfaitement interdit, être troublé, jeter des mots, y revenir sans cesse ; il affirma qu'il était à contre-courant des usages de la chanson, les siennes mûrissaient jusqu'à en devenir lourdes. Les plus indigestes étaient ses préférées. Toutes ses tortures de la langue, tous ses adjectifs et substantifs élevés au rang suprême de verbe étaient à prendre pour le suc accompli de ses mijotages. Leur sel, leur sucre, leur maladresse avaient tous le goût de la prouesse. On était bien loin du chanteur poète désormais commémoré, bon pour l'Académie et ses embaumeurs.

Le grand frère angoissé

Dans l'intégrale Brel figurait un entretien enregistré en 1971 à Knokke-le-Zoute. Brel réfutait une énième fois l'étiquette (en gros : il ne croyait pas au talent, mais au travail). C'est à son écoute que tout a basculé et que ma vie s'est arrêtée comme pour mieux se ressaisir, une bifurcation totale. Soudain, la vie avait un sens, un tout début de sens. Brel est devenu si proche. Sa voix de fumeur, ses hésitations, puis ses cavalcades, une idée qui en cogne une autre, entre sagesse et envie d'en découdre, folie et force – la vie même. Plus tard, je découvris des tonnes d'entretiens. Je les aimais car ils étaient des sauvageries, j'aimais son aplomb, j'aimais son accent belge qui rejaillissait au détour d'une affirmation, j'aimais cette façon d'asséner en faisant croire qu'on suggère, ce face-à-face perpétuel, ses intuitions pour seules théories, son style personnel de l'interview-peignoir d'après concert.

Avec le temps, je crois même que j'avais fini par préférer ses aphorismes à ses chansons. Et puis, à dire vrai, de Brel, combien de chansons sont restées vraiment ? « Amsterdam » ? « Ces gens-là » ? « L'ivrogne » ? « Ne me quitte pas » ? « Le plat pays » ? « Fernand » ? Et dix, quinze autres ? « Les bourgeois », bien entendu ; « Jef », résolument ; « Vesoul », parce que les flonflons. Vingt, en comptant large. Pas plus – mais toutes des monuments. Toutes indépassables, au-dessus de tout le répertoire français d'après guerre. Piaf et Brel – le reste, loin derrière. Ou mieux encore : sa chanson est faite pour ceux, comme moi, qui n'aiment pas la chanson française. Parce que les flonflons.

Dans chaque apparition télé, interview ou chansonnette, Brel laissait paraître un signe du direct – un objet posé en plein chant, un verre ou un instrument, une interjection, l'inspiration d'une taffe – pour bien signifier qu'il n'y avait aucun play-back. Aucune dissimulation, aucun arrière assuré ; son seul plaisir était celui de la comédie humaine, pas du show-business naissant. Il parlait comme Jean-Claude, disquaire héroïque de mes jeunes années poitevines, en résistant des convenances.

À tout prendre, Brel guide, Brel père de substitution, Brel frangin – lui l'angoissé, lui qui avait tant mal à lui –, ça constituait le bon côté de ses origines, bonne éducation et années scout : La Franche Cordée, ça s'appelait ; Phoque Hilarant, son totem ; et « Plus est en toi », la devise qui le suivra toute sa vie. Et la mienne, hantée à jamais par son invitation à voyager. Le plus dur, lançait-il, ce n'est pas d'aller à l'autre bout du monde, c'est de se décider à aller à la gare. « Ce qu'il y a de plus dur pour un homme qui habiterait Vilvoorde et qui veut aller vivre à Hong Kong ce n'est pas d'aller à Hong Kong, c'est de quitter Vilvoorde (6). » Il était grand temps de prendre le train. Et c'est ainsi que je débarquai à Vesoul, sur ses traces.

Écrivain, réalisateur et journaliste, David Dufresne publie en cette rentrée un livre consacré à Jacques Brel.

(1) Roger Gicquel, TF1, « 20 heures », 9 octobre 1978.

(2) « Dix questions à Jacques Brel », France Inter, 12 janvier 1963.

(3) France Culture, 16 juillet 1967.

(4) Dimanche presse, 25 octobre 1964.

(5) Ici Paris, 1978.

(6) Interview à Knokke-le-Zoute, 1971.

À LIRE

ON NE VIT QU'UNE HEURE. UNE VIRÉE AVEC JACQUES BREL, David Dufresne, éd. du Seuil,304 p., 19 E, en ventele 13 septembre.

DERNIÈRES ENCABLURES

Du détail historique - David Hennebelle a puisé dans diverses biographies et documents d'archives pour composer son ouvrage - aux envolées poétiques faites de bateaux, d'avions, d'agitations maritimes et de calme insulaire, Mourir n'est pas de mise est une lecture estivale, légère et, si surprenant que cela puisse paraître puisqu'il s'agit quand même d'une introduction à la mort de Brel, agréable. C'est que, avant de revenir sur le continent européen pour y finir ses jours à cause d'une embolie pulmonaire et d'un cancer, Brel avait voyagé des années sur l'Askoy, son voilier, qui portait le nom d'une île norvégienne, faisant le tour du monde et découvrant les îles Marquises, où il s'installa avec sa dernière compagne, la Guadeloupéenne Maddly Bamy. Là-bas, l'existence est paisible, le couple invite ses amis marquisiens à des repas que Brel prépare lui-même, se découvrant une nouvelle passion pour la gastronomie. Le quotidien est ponctué de lectures, de nuits à la belle étoile et de chants enregistrés au magnétophone. « Le temps passait différemment. Il était encore assez tôt pour en avoir un peu devant soi. »Marie Fouquet

MOURIR N'EST PAS DE MISE, David Hennebelle, éd. Autrement, 118 p., 15 E.