Let's talk about sex, baby

Let's talk about sex, baby

La journaliste musicale Ann Powers retrace l’histoire de la musique populaire américaine à travers ses discours sur l’amour, le sexe et l’identité.

Par Sandrine Samii

Memphis, Mississippi, début des années 1950. Le gospel à la fois pieux et déluré qui a gagné les églises noires de Chicago et Harlem s'empare de l’église d’East Trigg Avenue, où officie le Révérend et compositeur Herbert Brewster. Dans leurs chants comme dans leurs mouvements, ses interprètes comme Queen C. Anderson incarnent une spiritualité faite de désir, de frisson et d'exaltation. Une véritable « pulsion érotique » mise au service du sacré, et la naissance de l’interprétation rock’n’roll. Dans une Amérique encore racialement divisée, ce spectacle attire un public étonnement mixte. Un jeune Elvis Presley aime s’y rendre, voire y emmener ses rendez-vous amoureux. Ce sont ces moments de l'histoire de la musique populaire américaine, où évolution musicale et évolution des mœurs vont de pair, que nous invite à redécouvrir la critique musicale Ann Powers dans l'essai Good Booty (éd. Castor Astral).

La musique et la danse ont souvent permis d’aborder des thématiques taboues, liées au corps et à la sexualité, avant qu’elles ne deviennent des sujets de société : le désir féminin, les violences sexistes à l'intérieur et à l'extérieur du couple, la sexualité, la réalisation de soi des personnes marginalisées… Mais Powers met en lumière les façons dont l'Amérique s'est éprise de rythmes plus sensuels via une fascination pour l’exotisme : des danses des Africains réduits en esclavage à la Nouvelle-Orléans, à la danse du ventre d’immigrées maghrébines, aux pas torrides du tango argentin.

« Voyeur bien intentionné »

Le lien que la musique populaire entretient avec la danse fait nécessairement de la généalogie de Powers une histoire de corps qui s’observent, se cherchent et entrent en contact. En s’interrogeant sur la transmission de rythmes et de mouvements, la journaliste n’a pas besoin de s'appesantir sur le débat sur l’appropriation culturelle pour que la question, ou du moins les enjeux qui la caractérisent, ponctuent son récit. Elle en propose malgré tout une genèse et un Eden : le Congo Square de la Nouvelle-Orléans, une place aux marchés plus ou moins légaux, où pouvaient se retrouver des esclaves pour de courts moments de répit, durant le XIXe siècle. Ceux-ci partageaient alors des danses et des mélodies inconnues, qui fascinaient leurs observateurs Blancs. L’auteur George Washington Cable, « ce voyeur bien intentionné » pour reprendre les mots d'Ann Powers, décrit ces bribes de vies créoles auxquelles il a accès dans plusieurs romans, dont Les Grandissimes. Capturé ainsi par Cable, le Congo Square entre dans la légende comme le décor de danses évocatrices, signe des désirs purement physiques des esclaves. Il a fallu longtemps pour que soit considéré la puissance insurectionnelle de ces rassemblements et la force que devaient en tirer ces danseurs, s’appartenant pleinement, ne serait-ce que pour quelques instants. Powers écrit : « Donner aux Afro-américains le rôle d’auteurs silencieux et aux observateurs blancs celui de traducteurs a chargé pour toujours les appropriations de la culture afro-américaine d’un parfum de violation. (…) Les voyeurs y percevaient luxure et dévoilement, les danseurs y ressentaient une libération. »

Incarner le désir

Cette tension entre se savoir observé, objectifié, mais y trouver un espace pour s’émanciper, se retrouve dans la place trop souvent assignée aux femmes dans l’histoire musicale. Peut-être n’est-elle jamais aussi emblématique que dans les années 50-60 et le triomphe du rock’n’roll, quand artistes féminines autant que jeunes groupies – dont certains destins sont également racontés dans ce livre –, découvrent ce qu’incarner le désir a de stimulant et mais ultimement d’aliénant.

Good Booty ne mériterait pas son titre malicieux s'il n’était pas également un livre très réjouissant. Ainsi, tout au long de l’ouvrage, Ann Powers se prête à un exercice drôle et réussi : identifier pour chacun des différents genres musicaux abordés, un discours, une attitude face au sexe et à la sensualité. Le délirant charabia du rock’n’roll rendant compte de la confusion et la gaucherie des relations amoureuses adolescentes ; la dégaine androgyne proto-queer des idoles glam rock, dont les textes restaient malgré tout dans le placard ; l’obsession du rap pour l’argent, le rendant « plus sexy que le sexe lui-même » ; l’attitude presque hostile du punk à toute sensualité, mélangeant désir et frustration. Elle nous propose notamment une fantastique liste de titres punks rendant cette posture parfaitement explicite : « Carcass » (Carcasse) de Siouxsie and the Banshees, « Love Lies Limp » (L’amour ramolli*) d’Alternative TV, « Too Drunk to Fuck » (Trop bourré pour baiser) des Dead Kennedys ou encore « I Can’t Come » (J’peux pas jouir) des Snivelling Shits. 

 

À lire : Good Booty, Ann Powers, traduit de l’anglais (États-Unis) par Rémi Boiteux, éd. Castor Astral, 416 p., 26 €

Les éditions du Castor Astral ont rassemblé 100 titres clé de l’ouvrage dans une playlist Deezer.

 

* Les traductions de titres de chansons en italiques sont du traducteur.

 

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