Olga Tokarczuk, un prix Nobel en transit

Olga Tokarczuk, un prix Nobel en transit

L'écrivaine polonaise Olga Tokarczuk a finalement remporté le prix Nobel de littérature 2018. Alors qu'a été traduit à la rentrée dernière, chez Noir sur blanc, son livre Les Livres de Jakób, retour sur l'un de ses ouvrages précédents, dont rendait alors compte Le Magazine littéraire.

Olga Tokarczuk a obtenu pour Les Pérégrins le prix Niké, la grande récompense littéraire polonaise : elle l'a même reçu deux fois, aussi bien le jury que les lecteurs ayant voté pour elle. Ceux qui ont lu ses romans labyrinthiques et fragmentés ne seront pas surpris par la forme de ce pavé inclassable inspiré par le thème du voyage, qui tire son titre du nom d'une secte russe, laquelle associait l'immobilité au mal et le mouvement au salut. Il suffit de faire défiler les pages pour constater que Les Pérégrins ne relèvent d'aucun genre : outre que s'y succèdent des textes de toutes les tailles de quelques lignes à plusieurs dizaines de pages, on y trouve de superbes reproductions de cartes et de plans en noir et blanc, toutes plus bizarres les unes que les autres, tirées d'un improbable recueil hollandais intitulé The Agile Rabbit Book of Historical and Curious Maps. À elles seules, elles constituent déjà une invitation au dépaysement et renforcent l'impression grisante d'avoir affaire à une sorte de cabinet de curiosités littéraires, un recueil qui mélange nouvelles, récits, témoignages, contes orientaux, anecdotes vécues ou historiques, considérations morales et autres remarques philosophiques, dans un ensemble où tout se répond.

Au fil des pages, donc, on visite des aéroports, des salles d'attente, des chambres d'hôtel, des musées le Josephinum de Vienne, avec sa collection de cires anatomiques. On rencontre des conférenciers littéraires, des scientifiques de retour de colloque thème : la matière noire, des explorateurs. Quelques allusions littéraires apparaissent ici et là, spécialement à Borges. Se dessinent ainsi des thèmes récurrents qui dépassent de très loin le motif initial du voyage et qui confèrent indistinctement au livre son unité - notamment le goût de l'auteur pour les monstruosités anatomiques, les collections d'organes anormaux et la meilleure manière de conserver tout cela dans le formol, évoqués à de nombreuses reprises. Il y a dans ce livre plein de richesses un côté « miscellanées », presque revendiqué quand Olga Tokarczuk signale que, sur l'emballage de ses serviettes hygiéniques !, sont imprimées des informations cocasses et sans rapport entre elles, avec quelques exemples croustillants. Mais, tandis que le principe des miscellanées est d'accumuler les éléments en vrac, Les Pérégrins sont truffés de passerelles secrètes, de clins d'oeil et de renvois internes, qu'on peut lire dans le désordre mais qui gagnent à être lus linéairement, pour profiter des échos conçus par l'auteur. En résulte un bel ouvrage original et décalé, à la fois léger et profond, érudit sans ostentation, qu'on referme en songeant que même les plus acharnés sédentaires, les lecteurs enracinés dans leur fauteuil, ne sont après tout, eux aussi, que des passagers en transit sur Terre.

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

Frantz Olivié :
« La financiarisation du livre est en train de produire une culture d'aéroport inepte »

Nos livres

À lire : Poésie, etc., Guy Debord, éd. L'Échappée, « La Librairie de Guy Debord », 528 p., 24 E.

Supplément web

Chaque numéro du Nouveau Magazine littéraire est complété d'articles en accès libre à lire sur ce site internet. 

MAI :

► Roberto Bolaño, et de deux : en complément de l'ensemble « Il faut relire » consacré à l'écrivain

► Entretien avec Jacopo Rasmi : avec Yves Citton, il signe l'essai Générations collapsonautes