Marcia Tiburi : « Au Brésil, des milliers d'enseignants sont actuellement persécutés »

Marcia Tiburi : « Au Brésil, des milliers d'enseignants sont actuellement persécutés »

Marcia Tiburi est une philosophe professeure des universités et écrivaine brésilienne. Après avoir fait l'objet de campagnes de harcèlement physique et de cyberharcèlement lors de la promotion de son dernier livre, Le féminisme en commun, elle a quitté son pays il y a quelques mois pour s'exiler aux Etats-Unis. Intellectuelle engagée un temps en politique sous l'égide du Parti des Travailleurs (PT) pour le poste de gouverneur de Rio de Janeiro, elle milite aujourd'hui depuis l'étranger contre la montée du fascisme au Brésil. Entretien. 

Marcia Tiburi est une philosophe et écrivaine brésilienne. Engagée également en politique, d'abord au sein du Parti Socialisme et Liberté (PSOL) puis du Parti des Travailleurs (PT), elle a été candidate au poste de gouverneur de Rio de Janeiro. Elle a consacré au féminisme plusieurs essais, dont son dernier, Le féminisme en commun, paru au Brésil en 2018 et non traduit à ce jour, ainsi qu'à la montée du fascisme dans son pays avec l'ouvrage Comment parler à un fasciste - Réflexions sur la vie quotidienne autoritaire brésilienne, publié en 2015. Contrainte de s'exiler il y a quelques mois (à l'instar du député Jean Wyllys dont elle est l'amie), l'auteure vit actuellement aux Etats-Unis. Elle donnait début avril une conférence de presse à la Fondation Jean Jaurès à Paris. L'occasion de revenir sur le tournant autoritaire qui a lieu au Brésil, concrétisé par l'accession récente de Jair Bolsonaro au pouvoir, ainsi que sur sa propre expérience en tant qu'enseignante et intellectuelle.  

Dans une tribune publiée le 8 avril 2019 sur le site de l’Humanité, vous avez affirmé que « le Brésil comme nation a subi un lavage de cerveau. Le néolibéralisme a mis en place une tactique de production de chocs au quotidien qui se traduit par une haine de la gauche et des minorités ». Quelle est cette tactique que vous dénoncez ?

Marcia Tiburi : Le Brésil (comme le Chili) a déjà servi de terrain d'essai pour la torture psychologique et physique dirigée contre des individus et des groupes politiques durant la dictature militaire. Aujourd'hui, nous vivons une nouvelle forme d'autoritarisme qui s'appuie cette fois-ci sur l'ensemble de la population. Cela passe avant tout par une manipulation des émotions et des sentiments, créer la peur et la haine contre des « ennemis » imaginaires. La télévision et la presse grand public s’y emploient depuis des années. Par exemple, le coup d'État qui a renversé Dilma Rousseff n’aurait pas eu lieu sans le travail de la presse. Il y a également une manipulation des concepts. Ainsi, au Brésil en 2019, toute personne qui a une mentalité démocratique et qui se concentre sur la laïcité est désormais pointée du doigt comme « communiste ».

Depuis 2013, la haine a été implantée sur ce modèle à partir de chocs quotidiens. Elle a commencé par la peur de la « menace communiste » inventée par la presse et les réseaux sociaux ­— qui peuvent être considérés comme des « espaces publics », et donc devenir aussi un champ de bataille. Il me semble que beaucoup de gens ne savent pas pour quoi ils se battent ni ce qu'ils veulent vraiment dans ces espaces. Sur les réseaux sociaux, nous voyons beaucoup de gens défendre leurs propres bourreaux. Cela n’a pas lieu uniquement au Brésil. Les experts en création de fake news pratiquent une forme de cyber-terrorisme : ils traitent les groupes sur internet comme des animaux qui doivent être irrités pour se battre, même si les bagarres doivent paraître spontanées. Bolsonaro et ses associés vivent de cela. On dit qu'un grand pourcentage des adeptes de Bolsonaro sur les réseaux sociaux sont des robots. C'est une attitude de terrorisme d'Etat qui passe aujourd'hui par l'utilisation d'internet. Le meurtre d'une élue noire dans une voiture par 80 coups de feu tirés par l'armée est l'extrême d'une tactique de terreur [l'assassinat de la députée Marielle Franco le 14 mars 2018 dans les rues de Rio de Janeiro, ndlr], mais il a son complément sur internet. 

Et puis, comme je le disais, il est nécessaire de faire croire aux idées absurdes, comme la théorie de la terre plate, qui met la science en défaut, ou de définir les études de genre comme une forme d'idéologie qui vise à transformer chacun en homosexuel. Ainsi, des mensonges qui deviennent vérité. Par exemple, au Brésil, on a inventé l'histoire selon laquelle le Parti des Travailleurs (PT) a une pédagogie qui vise à transformer les enfants en homosexuels et qui a créé des instruments pour cela, tels que le kit gay et la « bouteille en forme de pénis ». Ce sont des exemples « choquants ». Des citoyens ordinaires qui n'avaient jamais pris la parole ont alors commencé à parler de l’opposition entre la droite et la gauche sans comprendre de quoi elle retournait vraiment. Chaque jour, le président et ses ministres s'affairent à créer des polémiques qui occupent l'esprit des gens toute la journée. Le lendemain, une autre idée absurde remplace la précédente. Des discours, des images, des scènes choquantes comme la fameuse « golden shower » apparue sur le Twitter du Président Bolsonaro pendant le carnaval, sont des exemples de ce « choc quotidien », comme si c'était une dose de poison qu'il fallait administrer quotidiennement dans l'âme des citoyens.

Chaque jour, les discours de haine et de préjugés attirent l'attention et prennent une place centrale dans la vie de chacun. Baruch Spinoza avait déjà prévenu que la peur et la tristesse sont des tactiques tyranniques du gouvernement. Une personne déprimée est plus facile à soumettre et à dominer. Les personnes émotionnellement choquées s'habituent à tous les chocs. Les gens acceptent dès lors plus facilement la privation de leurs droits et la misère que le néolibéralisme a à offrir pour leur vie.  

Vous en êtes vous-même une victime en première ligne. Il y a quelques mois, vous vous êtes exilée aux Etats-Unis. Pouvez-vous nous raconter pourquoi et dans quelles conditions ?

M. T. : Je suis systématiquement persécutée depuis le 24 janvier 2018, date à laquelle j'ai participé à une émission de radio pour une interview. Le programme a été envahi par les membres d’un groupe néo-fasciste qui opère sur les réseaux sociaux, dénommé MBL [« Movimento Brasil Livre », Mouvement pour un Brésil Libre, ndlr]. À partir de ce moment, ce groupe a incité ses membres à me persécuter personnellement. Ils ont mis ma photo sur leur site web avec des messages de haine. Tous mes événements littéraires, le lancement de mon dernier livre, Le féminisme en commun, les conférences que j'ai données... tous ces événements ont été envahis par des gens menaçants ou ayant carrément recours à la violence. Ils ont produit des milliers de vidéos et de contenus web, systématiquement des fake news, à mon encontre. Je suis devenue l'objet de la haine de nombreuses personnes et j'ai reçu de nombreuses menaces de mort, principalement via les réseaux sociaux. J'ai quitté le Brésil parce que ma vie d'écrivaine et de professeure y était rendue impossible. La sécurité des personnes qui assistent à mes événements était également menacée. Lors du dernier événement auquel j'ai participé, les effets personnels de toute l’assistance ont été inspectés de fond en comble. J'ai signé les dédicaces de centaines de lecteurs avec un garde du corps à mes côtés. Je me suis rendu compte que cela n'avait plus de sens d'être dans cette situation. Je ne pouvais plus vivre normalement comme un simple écrivain avec ses lecteurs.

Avez-vous aussi vécu la censure en tant qu’enseignante ?

M. T. : Oui, depuis 2015. J'ai été renvoyée d'une université après être allée à une conférence pour parler en faveur de la légalisation de l'avortement. J'ai ensuite organisé un concours public et j'ai aussi souffert d'une « chasse aux sorcières » au sein de la même université. Mes livres et mes conférences ont été dénoncés comme quelque chose que je ne devrais pas faire. J'ai quitté l'université parce que je pensais que c'était un endroit dangereux et émotionnellement toxique pour moi.

Au Brésil, des milliers d'enseignants sont aujourd'hui persécutés. Le projet « L'école sans parti » (mouvement visant à épurer l’enseignement d’un « endoctrinement marxiste de gauche »), la censure des études de genre, la diabolisation du nom de Paulo Freire (pédagogue brésilien ayant fait de l’alphabétisation militante le moyen d’éduquer les populations les plus pauvres)… sont quelques exemples d'idées absurdes qui nuisent grandement à l'éducation et à la culture au Brésil. 

Vous êtes aussi régulièrement visée par les attaques de l’intellectuel Olavo de Carvalho, très proche du président Bolsonaro et installé aux Etats-Unis depuis 2005. Qui est-il exactement ?

M. T. : C'est l'un des personnages qui contribue à l’expansion du fascisme au Brésil. C'est un véritable mystificateur, défini même par certains comme un fou, un paranoïaque. Il attaque habituellement des groupes de personnes sur les réseaux sociaux, toujours avec des insultes, des jurons. Le problème est que Bolsonaro a ce personnage comme gourou, et qu’il a enchanté toute une génération de jeunes perturbés émotionnellement. Il est comme le chef d'une secte qui se déguise en « philosophe » mais qui n'a même pas de théorie pour soutenir ses idées. En général, ce qu'il fait, c'est maudire les gens. Mais au Brésil, il a atteint avec ce comportement une position de génie pour l'extrême droite.  

Aux côtés d'autres intellectuels brésiliens, vous plaidez pour la libération de l’ancien président Lula, condamné en avril 2018 pour des actes « non spécifiés ». En quoi son incarcération témoigne-t-elle de la perte de démocratie au Brésil ?

M. T. : J’ai peu d’espoir quant à sa libération. Cela n’aurait pas de sens pour ceux qui exercent le pouvoir aujourd’hui, et qui y ont accédé sur la base de diffamations dirigées contre Lula et d’autres de leurs opposants. Certains sont tués, mais en ce qui concerne Lula, sa mort serait pour la population la preuve criante de leurs mensonges, qui pourrait donc se révolter. Ils n’ont pas intérêt à le faire disparaître, mais ils ne le relâcheront pas.

En 2015, vous publiiez Comment parler à un fasciste - Réflexions sur le quotidien dans la vie quotidienne brésilienne (2015). Quel était alors votre objectif avec ce livre ? Comment l’appréhendez vous aujourd’hui avec le recul de l’accession de Jair Bolsonaro au pouvoir en 2018 ?  

M. T. : Ce livre posait une question difficile à travers un titre chargé d'ironie. Comment vivre avec des membres de sa propre famille et de la société en général qui ont de plus en plus de préjugés ? Dans mon livre, j'ai encouragé une réflexion sur la progression de l’autoritarisme et sur la nécessité de soutenir le dialogue comme valeur. Depuis 2013, j'observais, en tant que professeur de philosophie, des scènes de la vie quotidienne qui révèlent ce que l'on peut appeler le « fascisme potentiel ». L'état d'exception a progressé jusqu'à aujourd'hui, nous avons vu le fascisme d’Etat s’assumer de manière de plus en plus explicite. J’ai ensuite écrit Political Ridiculous, dans lequel je mets en garde contre le danger de Bolsonaro. J'essaie d'expliquer comment l'extrême droite utilise le cynisme pour arriver au pouvoir. Elle se déguise en maquillant sa doctrine sous des apparences légères, et convainc les gens fragiles émotionnellement et/ou intellectuellement des jeux de pouvoir qui s'exercent sur leur vie. Actuellement, je publie au Brésil un livre intitulé Delirium of power : psychopower and collective madness in the age of misinformation [Délires de pouvoir : pouvoir psychologique et folie collective à l’âge de la désinformation, ndlr], dans lequel j'analyse l'année 2018 au Brésil, parle de ma campagne politique pour le gouvernement de Rio et cherche à analyser ces catégories psychologiques comme des catégories politiques.

Propos recueillis et traduits par Eugénie Bourlet. 

 

Photo : Une femme portant une écharpe avec l'inscription « Mulheres contra o fascismo » (« Les femmes contre le fascisme ») participe à une manifestation contre Bolsonaro, le 6 octobre 2018 à São Paulo au Brésil. © Pablo Albarenga/dpa/AFP

Nos livres

À lire : À lire : « Lanny », Max Porter, traduit de l'anglais par Charles Recoursé, éd. du Seuil

Supplément web

Chaque numéro du Nouveau Magazine littéraire est complété d'articles en accès libre à lire sur ce site internet. 

NOVEMBRE :

 Dominique Bourg contre le « fondamentalisme de marché » : complément de l'article « Réchauffement politique »

► Version longue de l'entretien avec Yann Algan : le co-auteur de l'essai Les Origines du populisme analyse la montée de la défiance envers les institutions dans notre dossier « Cas de confiance »

► Paradoxale promesse : critique du dernier essai de Vincent Peillon

OCTOBRE :

 Microclimat judiciaire : entretien avec Judtih Rochfeld

► De Big Brother à Big Other : inédit du dossier Orwell-Huxley

► « Le génie français, c’est la liberté ! » : version longue de l'entretien avec Laurent Joffrin

Les écrivains journalistes avec RetroNews

Pour accompagner notre dossier sur la littérature érotique, nous vous proposons de plonger, en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bnf, dans la vie de Rachilde, la reine des décadents.

Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF