Mémoire de l'eau

Mémoire de l'eau

Après une phase de cabotage dans les années 1990, Patrick Deville est devenu depuis quinze ans un maître du récit fleuve. Non qu'il s'agisse de faire du rafting dans des torrents de péripéties et d'écume fictionnelle. Un voyageur, oui, mais aimant les trous paumés et les bibliothèques endormies, les figures d'aventuriers oubliés aux confins de l'obsession et de l'errance. Des traversées géographiques et archivistiques, dans l'espace, les noms et les dates. Né sur l'estuaire de la Loire, Patrick Deville a inventé une écriture fluviale, avec son limon de destins, ses traînées de coïncidences, ses échouages et digressions, ses escales et rencontres. Après le Congo ou le Mékong, il remonte l'Amazonie, charriant, outre hommes et bêtes, des histoires de caoutchouc, de conquistadors, les mânes de Cendrars, Michaux, Jules Verne, Bolivar, Humboldt ou Werner Herzog - et déjà les déjections de Bolsonaro.

Il y a aussi comme un passager clandestin sur le vapeur Deville, et c'est lui-même. Impeccable dans l'art du méandre, l'écrivain est peu porté sur la confidence même s'il écrit à la première personne. Il n'y sacrifie pas ici beaucoup plus, mais c'est comme s'il rejoignait lui-même les ombres fluviales, en tant que maillon d'une lignée, onde fugace entre les sillages qui le précèdent et le suivent. Il avait déjà évoqué la figure de son père dans Taba-Taba ; il entreprend cette fois-ci avec son fils trentenaire le périple amazonien - qui donne lieu à de belles notations sur les silences partagés. « Le père quoi qu'il fasse est trop fragile, qui se souvient d'avoir été un fils. » Au bout du voyage, ils bifurquent vers l'Équateur puis les Galápagos. Darwin, lui-même en délicatesse avec les figures paternelles, est le dernier totem, au milieu des pinsons et des tortues qu'il étudia autrefois, pondant toujours envers et contre tout. Le lien père-fils, se fondant dans le frémissement insensé de l'évolution, n'en devient pas dérisoire mais en scintille davantage. Et c'est ainsi que le songe descend de Darwin.

AMAZONIA, Patrick Deville, éd. du Seuil, « Fiction & Cie », 304 p., 19 E.

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À lire : À lire : « Lanny », Max Porter, traduit de l'anglais par Charles Recoursé, éd. du Seuil

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF