Réseaux sociaux, info en continu : des visions déformées de la réalité

Réseaux sociaux, info en continu : des visions déformées de la réalité

L'évolution structurelle du système médiatique, avec ses cycles d'attentions de plus en plus court et sa tendance à favoriser la polarisation, a une responsabilité dans les erreurs de perception. Les choix que font les individus pour s'informer, notamment sur les réseaux sociaux, également. Des statistiques de l'IPSOS montrent qu'il existe des écarts importants entre la perception qu'ont les Français de nombreux sujets et la réalité. Des réalités parallèles qui peuvent fracturer, à terme, la société.

Par Chloé Morin

Les dernières semaines ont été marquées, en France, par des débats politiques enflammés autour des questions liées à la place de l’Islam dans la société, d’une part, et l’ouverture à l’immigration, d’autre part. L’ampleur de la polémique et de la confusion médiatique tient, on le sait, aux amalgames très présents dans une partie de l’opinion Française entre Islam, immigration, sécurité, voire même terrorisme. Par ailleurs, les études internationales réalisées par IPSOS chaque année, intitulées « Perils of perception » démontrent l’ampleur des écarts entre la réalité et les perceptions de l’opinion. Par exemple, les Français surestiment la proportion d’immigrés de 18 points. Nous surestimons également la proportion de la population carcérale « issue d’un pays étranger » de 28 points.

La question qui se pose est celle de la responsabilité des médias, ou plutôt du système médiatique tel qu’il fonctionne, avec ses contraintes d’audience, de rentabilité, ses cycles toujours plus courts et sa tendance à favoriser l’émotion et la polarisation au compromis et à la mesure, dans la formation de ces erreurs de perception. Quand un média quelconque passe, presque sans transition ni contextualisation, d’un sujet sur les réfugiés, à un sujet sur le terrorisme, ou d’un sujet sur le voile à un sujet sur le terrorisme, dans quelle mesure contribue-t-il à créer des amalgames dans l’opinion ? Et comment lutter contre un phénomène qui relève au moins en partie de facteurs structurels, plus que de la responsabilité individuelle des journalistes, qui ne sont responsables ni du fait que les gens zappent de plus en plus vite, lisent de moins en moins les contenus au-delà des titres, ou que les nouvelles se succèdent et se télescopent de plus en plus rapidement ? Voilà des questions dont le grand public devrait se saisir, au-delà du monde académique qui cherche à nous éclairer sur ces phénomènes, car il en va de la santé de nos démocraties.

Réalités parallèles

Que peut-on en dire, à ce stade ? D’abord, que la question de l’influence que les médias peuvent avoir sur les perceptions – et les erreurs de perception – n’est certes pas nouvelle. En 2003, des chercheurs de Stanford avaient mis en évidence qu’un certain nombre d’idées fausses sur les attentats du 11 septembre et la guerre en Irak, chez les Américains, étaient clairement corrélées aux sources de médias utilisées. Ainsi, 80 % des spectateurs de Fox News croyaient à au moins une idée fausse parmi trois (l’idée que l’Irak détenait des armes de destruction massive, était lié aux attentats du 11 septembre, ou que le reste de l’opinion publique mondiale soutenait l’intervention armée en Irak), contre seulement 47 % des personnes s’informant essentiellement par la presse papier (1).

Ensuite, il est patent que la numérisation du paysage médiatique a complexifié la manière dont les médias influencent l’opinion, sans qu’il soit possible de déterminer exactement, à ce stade, l’ampleur de l’influence respective des différents médias. Une étude du Pew Research Center, réalisée aux Etats-Unis pendant l’année 2019, a démontré combien les « nouvelles » rapportées par les réseaux sociaux différaient de celles relayées par les médias traditionnels. Elle démontrait notamment que les nouvelles que nous trouvons sur les blogs américains ne recoupent celles des médias traditionnels qu’un quart du temps. Et pour l’année 2019, il existe un seul exemple d’information « née » sur les réseaux sociaux, et ensuite reprise par la presse traditionnelle (le « Climate-gate »). Il en résulte une segmentation et une fragmentation des audiences, qui vivent dans autant de « réalités » parallèles, avec des représentations divergentes selon la manière dont elles s’informent (2). Il d’autant plus urgent de prendre en compte cette existence de réalités parallèles, s’ignorant les unes les autres, que la portée des réseaux sociaux s’avère aujourd’hui sans commune mesure avec celle des médias dits « traditionnels » : comme l’indique Tobin Smith dans « Foxocracy », un essai consacré au « modèle » Fox News, les réseaux sociaux ont multiplié l’audience de Fox par 30, et sa capacité à en exploiter les ressors – la prime à l’émotion, à ce qui clive, ce qui polarise – lui a donné une puissance de feu 20 fois supérieure, sur lesdits réseaux, à celle de ses rivaux et concurrents (CNN, le New York Times, etc). 

Pas plus de 24 heures

À cela s’ajoute le fait que les cycles médiatiques – soit la durée pendant laquelle une information donnée vit – sont de plus en plus courts, notamment sur les réseaux sociaux (3). Sur les blogs, 53 % des sujets faisant la une ne durent pas plus de trois jours. Sur Twitter, cela concerne 72 % des informations majeures, et 52 % ne restent même pas plus de 24 heures ! À cette accélération du cycle médiatique s’ajoute une consommation des médias de plus en plus marquée par le zapping, et des temps d’attention très courts. Dans la plupart des informations relayées sur Facebook, les personnes n’ont pas lu plus que le titre. Par conséquent, la probabilité qu’une nouvelle soit mal comprise et amène à des erreurs d’interprétations ou de perception est grande.

Il devient, dès lors, d’autant plus difficile pour des médias soucieux de l’impact qu’ils peuvent avoir sur les représentations de leurs lecteurs de trouver des manières d’inciter à la réflexion, à la prise de recul, et de déconstruire les idées reçues et les préjugés. Un combat qui s’annonce d’entrée très inégal, compte tenu de la puissance de feu de ceux qui savent habilement jouer des ressorts des réseaux sociaux, en encourageant l’émotion, la caricature, et le clivage.

Ayant perdu le monopole de l’information depuis de nombreuses années, et à l’ère de l’infobésité, les ex-gardiens du temple semblent bien impuissants face aux fake news virales et aux sites obscurs – comme RT ou FdeSouche – dont les posts sont parfois très relayés au sein de certaines communautés sur les réseaux sociaux. Pourtant, résoudre ce problème est urgent, sauf à se résigner à un débat politique fragmenté, et à voir la communauté nationale se désagréger en communautés s’ignorant les unes les autres et vivant dans des réalités parallèles, incapables de forger les compromis qui sont pourtant la sève de nos démocraties libérales.

 

Sources :

(1) « Misperceptions, the media and the Iraq war », Steven Kull, Program on International Policy Attitudes/Knowledge Networks, 2 octobre 2003

(2) « New Media, Old Media – How Blogs and Social Media Agendas Relate and Differ from the Traditional Press », Pew Research center : Journalism and media staff, 23 mai 2010

New topics across Media Platformes

(3) « Digital news report : France 2019 », Alice Antheaume, Reuters Institute, 2019

 

Chloé Morin est directrice des projets internationaux chez IPSOS.

 

Photo : Diffusion en direct sur internet d'une émission de Franceinfo. © BERTRAND GUAY/AFP

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