Jonathan Curiel : « A la télévision, la singularité de l'écrivain s’est affadie »

Jonathan Curiel : « A la télévision, la singularité de l'écrivain s’est affadie »

Dans Vite ! Les nouvelles tyrannies de l'immédiat, Jonathan Curiel, directeur général adjoint au sein du groupe M6, analyse notre course après le temps, notre peur de « manquer quelque chose » et notre volonté d'aller plus vite. Grand spécialiste des médias, il décrypte notamment ces phénomènes dans le domaine de la littérature. Quelle place pour l'écrivain, le livre dans l'ère du buzz ?

Dans votre ouvrage Vite !, vous consacrez des pages trés intéressantes à la littérature, à la façon dont cette dictature de la vitesse et de l’immédiat a influencé la production littéraire. De quelle manière selon vous ?

Jonathan Curiel : La vitesse et l’immédiateté ont effectivement une influence directe sur la production littéraire. Pour commencer : le premier fournisseur de livres au monde, Amazon, place la vitesse et la lutte permanente contre le temps au cœur de son modèle économique. Concernant les livres publiés, on fait plus court. Un livre doit pouvoir se lire vite. Les ouvrages trop volumineux rebutent, faute de temps disponible et de perte d’attention généralisée. La vitesse joue un rôle direct dans les librairies et dans l’offre éditoriale toujours plus large : la durée de vie d’un livre est de plus en plus courte compte tenu de la concurrence. Peu de temps pour exister et se faire une place au soleil. Cette vitesse, cette immédiateté, on la retrouve également autour de faits d’actualité et d’événements d’ampleur, qui déclenchent une avalanche de livres en un temps record. On a notamment pu le voir lors de la disparition de Jacques Chirac, avec la parution de plusieurs dizaines de livres biographiques en quelques jours. C’est le cas aujourd’hui avec le virus : 55 jours disponibles et quantité de livres écrits en un temps record ! Combien d’ouvrages parus en numérique et d’autres à venir sur le « monde d’après » ? Car après, dans le monde du « tout, tout de suite », il sera trop tard, on sera déjà passé à autre chose, on aura zappé. Les auteurs sont eux aussi soumis à cette demande pressante de vitesse et d’immédiateté. Il y a sûrement une dimension cathartique dans cette profusion récente mais aussi une vitesse symptomatique de notre époque épileptique.

Marguerite Yourcenar a mis plus de 20 ans à écrire les Mémoires d’Hadrien. Elle le dit dans ses notes en fin de livre : elle a écrit une première version à 20 ans, l’a abandonnée, a repris à zéro, a fait des pauses de plusieurs années, a voyagé, a poursuivi ses recherches, a brulé des milliers de pages écrites fiévreusement pendant ses nuits de travail. Cela dénote un rapport au temps – sans volonté première de l’épuiser comme nous l’avons aujourd’hui – et à l’écriture – patiente et non « rentabilisée » – qui semble disparu.

Nous avons vu disparaitre peu à peu les émissions littéraires et les écrivains du petit écran… Ces derniers ont été remplacés par, selon vous, des  « personnes qui écrivent » parce que – par définition – ils ne peuvent intégrer une scène médiatique occupée par d’autres invités à parler de tout et de rien. Pourquoi ?

J. C. : L’époque d’« Apostrophes » est effectivement révolue. Il reste quelques émissions littéraires comme la Grande Librairie, même si les livres ont connu de nouvelles fenêtres d’exposition ces 20 dernières années avec les talk shows. Des personnes d’horizons différents sont rassemblées simulanément sur le plateau, avec une prime pour celles qui se meuvent avec le plus d’aisance dans cette arène médiatique et ses codes particuliers. Cette tendance lourde a eu pour conséquence de privilégier les profils capables de se débattre dans ces émissions et de faire bonne figure : les bêtes de médias, les « bons clients », plutôt que les écrivains taiseux, peu à leur aise. Il faut aller vite, faire mouche, répondre du tac au tac. Faire le spectacle ou au moins y participer, ne pas gâcher la fête.

La disparition progressive des émissions littéraires et l’émergence des talk shows (qui ne sont pas pour autant à blâmer) ont par ailleurs fait perdre de leur spécificité aux écrivains. Ils avaient autrefois leur terrain cathodique réservé, entre eux, sur leur piédestal. L’écrivain incarnait la figure médiatique de l’Autre. Mêlés à des politiques, des comédiens, des polémistes au cœur du ring télévisuel, leur singularité s’est affadie. L’écrivain était l’autre, il est devenu le semblable. Il reste évidemment des exceptions, j’en parle dans le livre, comme Houellebecq, dont la présence, le simple accoutrement et les quelques saillies, suffisent à satisfaire la gloutonnerie médiatique, sans besoin d’excès particulier sur un plateau de télévision.

Cette « société de l’individu » semble avoir du mal avec la personne qui pense. Il y a plus d’espace pour Nabila que pour un nouveau Deleuze, non ?

J. C. : Nous évoluons dans une société où il faut, en tout cas, penser vite. Bourdieu parlait à l’époque des « fast-thinkers », l’équivalent actuel des polémistes et éditorialistes qui peuplent les plateaux des chaines d’information en continu. Il faut aujourd’hui avoir un avis sur tout, tout de suite : société de la polémique, du clivage, du pour et du contre. Il n’y a pas beaucoup de place pour une pensée nuancée, pour des raisonnements trop longs, pour des discussions modérées aboutissant à un consensus. On craint l’ennui, on rejette l’effort, on exige des aspérités. Il est alors très probable que certains intellectuels ne trouvent pas d’espace pour s’exprimer dans cet univers médiatique régi par l’immédiat et par le buzz. Attention cependant aux caricatures : quelques lieux de résistance existent et le public ne les boude pas, au contraire.

On a beaucoup parlé de l’importance des  livres et de la lecture pendant le confinement. Les choses peuvent-elles changer, notamment dans les médias ?

J. C. : On a effectivement parlé des livres pendant le confinement : chacun y est allé de son « livre de confinement », des jeux ont été lancés utilisant les titres, des recommandations et des coups de cœurs ont fleuri sur les réseaux sociaux… Mais j’aurais aimé que l’on parle autant des livres que des pâtes, de la farine et des masques. C’est à regretter que les librairies aient été fermées durant cette période même si l’on peut comprendre la peur éprouvée lors des premiers jours de cette crise sanitaire. Je suis convaincu que les livres et la culture ont un avenir à la télévision. Des émissions vivantes, modernes, polémiques même parfois, avec des passionnés pour en parler. On pourrait envisager des séries – ce genre très prisé – adaptées de grands romans pour donner envie au public de se plonger dans des classiques. Des documentaires sur le monde culturel, des portraits d’artistes, des biographies d’auteurs également. Et évidemment, du spectacle vivant, d’autant que le théâtre fonctionne généralement bien en audiences. Par exemple, il y aurait des choses enthousiasmantes à envisager autour des 400 ans de la naissance de Molière en 2022, pour créer des passerelles entre culture et télévision.

Avons-nous retrouvé un peu le sens du temps long ou est-ce un mirage ? Une exception dans une tendance irréversible ?

J. C. : Au risque de vous décevoir, je pense que non. J’opte plutôt pour le mirage… Le ralentissement que l’on a connu n’en est pas un. C’est un ralentissement subi et non choisi. On nous vantait la possibilité de retrouver le goût de l’ennui ; de développer un art du temps libre ; de se concentrer sur l’essentiel. Tout cela s’est avéré bien difficile avec le télétravail pour certains, le travail habituel dans des conditions délicates pour d’autres, la gestion familiale prenante, les tâches ménagères, le mélange troublant des sphères personnelle et professionnelle, l'angoisse diffuse tout au long de la période… Nous n’avons pas eu la disponibilité d’esprit suffisante et nécessaire pour retrouver le sens du temps long. Même si du temps a pu se « libérer », ce fut un temps rongé par le fil de l’actualité, un temps d’inquiétude et de fébrilité, un temps d’incertitude. Paradoxalement, le temps court l’a emporté sur le temps long durant ce confinement, au rythme des chaines en continu et des journaux d’information.

Dans le fameux « monde d’après » qui a généré moult analyses et éditos au bout d’à peine quelques jours de confinement, le temps long sera indispensable. Ne serait-ce que dans notre intérêt. La hausse des dépenses de santé, la relocalisation ou a minima une réflexion sur les secteurs d’activité stratégiques (énergie, alimentation, médicaments…), le souci écologique : ce sont des problématiques liées au temps long. Dans nos vies personnelles également, le temps long doit prendre le dessus pour ne pas céder à l’immédiateté et à la vitesse, facteurs de troubles multiples dont je parle dans le livre.

Vous écrivez que la télévision garde un rôle pour les grands évènements, les matchs, les débats politiques. On a vu que, pendant le confinement, elle a retrouvé une place plus importante…
Est-ce pérenne ?

J. C. : Oui, les médias et la télévision en particulier jouent un rôle de permanence, dans un monde chahuté et parfois déboussolé. On retrouve des programmes et rendez-vous qui apportent une certaine stabilité, et constituent souvent des vecteurs de lien social, surtout dans des moments où chacun est chez soi, comme on a pu le vivre pendant le confinement. La télévision permet le partage alors même que celui-ci est physiquement impossible. Je pense que cela sera pérenne même si la durée d’écoute sera mécaniquement amenée à baisser du fait du déconfinement et que les gens seront forcément un peu moins chez eux.

Sous l’angle médiatique, on observe quelques enseignements sur cette période intéressante. Tout d'abord, la durée d’écoute par individu est montée jusqu’à 4h40 par jour en France, presque du jamais vu… Le public s’est tourné vers les grands rendez-vous d’information et vers les programmes permettant d’évacuer le réel comme les films et autres fictions. Enfin, les journaux d’information et les interventions politiques ont été très suivies, signe de la crédibilité et de la légitimité de ces moments d’information, et de l’attente forte à l’égard de la parole politique.

La télévision est toujours là et reste le média de l’événement, comme vous l’évoquez. Le direct est un critère déterminant, dont on a d’ailleurs pu constater l’appétence pendant le confinement, que seule la télévision remplit aujourd’hui, à la différence des plateformes comme Netflix ou Amazon qui diffusent des programmes froids.

Enfin, vous citez beaucoup Milan Kundera, est-ce l’auteur à relire aujourd’hui pour vous ?

J. C. : Je cite effectivement beaucoup La Lenteur de Kundera, ce qui est la moindre des choses pour un essai sur la vitesse et le ralentissement... On y trouve des pépites comme « le degré de la lenteur est directement proportionnel à l’intensité de la mémoire ; le degré de la vitesse est directement proportionnel à l’intensité de l’oubli ». Quand on pense à l’actualité qui nous submerge, à la société amnésique dans laquelle nous vivons, aux événements qui se chassent l’un l’autre, aux tweets de Trump qui se disqualifient une heure après leur diffusion, on ne peut que s’incliner devant ce type d’axiome kundérien.

Durant cette période étrange, je n’ai pas relu Kundera mais j’en ai profité pour lire Oblomov de Gontcharov, l'être confiné par excellence, qui n’aura jamais pu, tout au long de sa vie, se déconfiner. Souhaitons-nous plus d’entrain et de volonté, tout en restant prudents, pour le déconfinement en cours…

Propos recueillis par Aurélie Marcireau.

 

À lire : Vite ! Les nouvelles tyrannies de l'immédiat, Jonathan Curiel, éd. Plon, , 350 p., 19,90 €

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

Frantz Olivié :
« La financiarisation du livre est en train de produire une culture d'aéroport inepte »

Nos livres

À lire : Poésie, etc., Guy Debord, éd. L'Échappée, « La Librairie de Guy Debord », 528 p., 24 E.

Supplément web

Chaque numéro du Nouveau Magazine littéraire est complété d'articles en accès libre à lire sur ce site internet. 

MAI :

► Roberto Bolaño, et de deux : en complément de l'ensemble « Il faut relire » consacré à l'écrivain

► Entretien avec Jacopo Rasmi : avec Yves Citton, il signe l'essai Générations collapsonautes