Jeux de mots. L'OuLiPo, entre Scrabble et Meccano

Jeux de mots. L'OuLiPo, entre Scrabble et Meccano

Grands amateurs d'échecs ou de mots croisés, les membres de l'Ouvroir de littérature potentielle ont fait du langage une aire de jeu infinie, conjuguant fantaisie et rigueur. Une manière de « désamorcer les buts trop sérieux que se donne la société », selon Perec.

À l'OuLiPo, le jeu est présent à la fois littéralement (jeux de société, jeux d'esprit) et littérairement (structures narratives ludiques, thématiques). Pourtant, il n'est pas apprécié de tous de la même façon : « Il y a longtemps que je me suis aperçu que je n'aime pas le jeu (1) », explique François Caradec, alors que Georges Perec reconnaît, lui, la part de cette activité dans sa pratique d'écrivain (« fondamentale (2) »), et que François Le Lionnais, après en avoir énuméré d'autres, écrit : « Ma dernière façon d'apprécier la littérature, c'est le jeu (3). » C'est que, à y regarder de plus près, le rapport diffère selon les types de jeux.

On se souvient de l'un des cris de guerre du groupe, « l'OuLiPo, c'est l'anti-hasard (4) » : exit, donc, les jeux de hasard, dénigrés parfois avec véhémence (« Les paris sont stupides, les loteries des trompe-couillons. S'il n'y avait que des joueurs de mon espèce, la Française des jeux aurait depuis longtemps déposé son bilan », écrit Caradec (5)). Exit aussi, sans trop de surprise, les jeux d'argent, que Roger Caillois incluait dans son acception élargie du jeu, mais qui intéressent rarement les écrivains. Exit enfin les jeux de compétition : « Je n'aime ni la compétition ni les rivalités. Au lycée déjà, être le premier de la classe me semblait un rôle ridicule » (Caradec) ; ou encore : « Je n'aime pas du tout les sports de compétition quand ça mène les gens à se détester les uns les autres. Je sais m'indigner, mais pas sous cette forme, c'est pourquoi je n'aime pas les matchs d'échecs » (Le Lionnais).

Les oulipiens préfèrent les jeux qui font appel aux capacités mentales telles que l'abstraction, la mémoire et bien sûr la souplesse d'esprit. Parmi ceux-ci, les échecs sont pratiqués à la fois par François Le Lionnais, Raymond Queneau, Marcel Duchamp, Claude Berge, et plus tard Georges Perec. Leur attrait s'explique par le fait qu'ils mettent celui qui joue dans un état d'activité mentale intense, jubilatoire, appelé par Le Lionnais le « survoltage de la pensée ». De l'invention de problèmes d'échecs, fort pratiquée par ce dernier (qui était aussi l'auteur reconnu de plusieurs livres sur le jeu d'échecs), à la conception de structures de pensées neuves pour les écrivains du groupe, il n'y a qu'un pas. On comprend aussi que le jeu ait pu attirer des gymnastes de l'esprit comme Georges Perec et Jacques Roubaud, qui, avec Pierre Lusson, contribuèrent à l'introduction du jeu de go en France (Petit traité invitant à la découverte de l'art subtil du go, éd. Christian Bourgois, 1969) - un jeu difficile faisant appel, lui aussi, à des capacités de mémoire et d'abstraction. Roubaud ira plus loin en faisant d'une partie de go la base même de l'organisation de ses poèmes dans un recueil dont le titre se réduisait au symbole mathématique %26#8712; (éd. Gallimard, 1967). Loin d'être perçue comme un obstacle, la difficulté est plutôt recherchée par les oulipiens : « Si c'est trop facile, ça n'a pas d'intérêt » (Perec). Son corollaire est le plaisir, puisque le jeu est « d'abord une activité gratuite, qui n'a d'autres références qu'elle-même, qui se consomme en se réalisant, qui n'a pas d'au-delà et quand on a terminé cette activité, on n'a pas obtenu quelque chose sauf le plaisir » (Perec).

« Toute création est un jeu d'esprit »

Outre les échecs et le go, ceux qui répondent le plus aux critères plébiscités par les oulipiens sont les jeux d'esprit, qui font appel tant à la mémoire qu'à l'abstraction ou à la souplesse mentale, impliquant peu de compétition, et pas de hasard Un petit ouvrage de Jacques Bens (Les Jeux d'esprit, éd. Horay, 2007) en propose quelques principes définitoires :

« Un jeu d'esprit est un divertissement intellectuel.

Un jeu d'esprit se joue sans accessoires.

Un jeu d'esprit n'est pas une compétition.

Un jeu d'esprit n'est ni un problème ni un examen.

Un jeu d'esprit est une création. »

Jacques Bens va jusqu'à postuler que « toute création littéraire ou musicale est un jeu d'esprit ». Et c'est bien sûr cet aspect créatif qui stimule les oulipiens : non seulement Bens et Perec, fournisseurs en énigmes, jeux logiques, acrostiches, rébus, mots carrés, nombres croisés, et autres devinettes de plusieurs rubriques de jeux (pour Jeune Afrique et Ça m'intéresse, entre autres)... mais aussi Luc Étienne, cet ingénieur du langage qui fut l'un des plus grands spécialistes français du palindrome, de la charade à tiroirs, ou encore de la contrepèterie - longtemps responsable de la célèbre rubrique « L'album de la comtesse » du Canard enchaîné.

Comme la contrainte, le jeu permet de « désamorcer les buts trop sérieux que se donne la société » (Perec), et de sortir des cadres habituels en détournant momentanément les règles de la vie sociale par ce qu'on pourrait appeler un « clinamen du quotidien » - cette petite déviation volontaire dans un parcours réglé qui permet l'émergence de la liberté. C'est bien cette qualité que confère Caradec aux jeux d'esprit : « Alors que la compétition est le commencement de la soumission, [...] de tous les jeux, seuls les jeux d'esprit sont libres. » Les mots croisés entrent dans ce même paradigme contrainte/liberté qui rappelle le travail de l'écriture : la construction de la grille est « une tâche fastidieuse, minutieuse, maniaque, une sorte d'arithmétique à base de lettres [...] un système de contraintes primaires où la lettre est omniprésente mais d'où le langage est absent », et la recherche des définitions « un travail fluide, impalpable, une promenade au pays des mots où il s'agit de découvrir dans ces alentours imprécis qui constituent la définition d'un mot le lieu fragile et unique où il sera à la fois révélé et caché (6) ». C'est une activité qui nécessite que l'on introduise du jeu dans l'usage qu'on fait du langage, comme lorsqu'on écrit. Dans leur Petit traité invitant à la découverte de l'art subtil du go, les auteurs vont jusqu'à affirmer qu'« il n'existe qu'une seule activité à laquelle se puisse raisonnablement comparer le go. On aura compris que c'est l'écriture » (p. 42).

Domino abkhaze et puzzle, mode d'emploi

Un autre domaine d'exploration important à l'OuLiPo est celui de la combinatoire, où le jeu semble émerger du mariage improbable entre littérature et mathématiques. Cent mille milliards de poèmes (éd. Gallimard, 1961) est une oeuvre bien connue de Queneau où chaque vers des 10 sonnets de l'oeuvre peut être combiné avec n'importe quel autre vers de la même position, ce qui donne un total de 1 014 possibilités. Avec ses pages découpées en lamelles pour séparer les vers, ce n'est plus seulement le texte qui est ludique, mais aussi l'objet-livre. Plus récemment, Frédéric Forte a inventé avec Jeux, poèmes un objet pour enfants presque équivalent, dans lequel une grande table de bois inclinée peut accueillir 25 blocs de bois colorés qui, combinés entre eux, permettent de composer 5 vers de 4 syllabes chacun. Avec de telles oeuvres, le lecteur est joueur non pas métaphoriquement, mais très concrètement. La combinatoire est aussi à la base du système de permutation des contraintes dans La Vie mode d'emploi, le chef-d'oeuvre de Georges Perec où le jeu est présent partout, tant structurellement (échecs, puzzle) que thématiquement (personnages joueurs, objets décrits)... L'édition allemande du livre fut même vendue avec un puzzle découpé par Perec.

Il faut évoquer enfin les jeux inventés par les oulipiens, du « domino abkhaze » d'Assez parlé d'amour d'Hervé Le Tellier - attesté seulement par une page Wikipédia, au jeu topologique de Perec pour Télérama (« Enrichissez vos itinéraires ») qui propose des parcours urbains à contrainte. Leurs cousins des Ou-X-Po, ces autres ouvroirs dont le X peut être remplacé par un « pein » (peinture), un « mu » (musique) ou encore un « ba » (bande dessinée), ne sont pas en reste en termes d'invention. Il suffit de voir, pour s'en rendre compte, le Morpholo, jeu à pions de l'oupeinpien Thieri Foulc ; le Domipo, sorte de domino oubapien ; ou encore l'étonnant ScrOUBAbble, variante du Scrabble où les lettres sont remplacées par des cases dessinées. Par ces points d'aboutissement créatif que constituent les jeux inventés, le lien est définitivement scellé entre l'esthétique de la contrainte et l'esthétique ludique.

 

Photo : Cent mille milliards de poèmes de Raymond Queneau (Gallimard) © DR

Chercheuse à l'université Paris-III, CAMILLE BLOOMFIELD est l'auteur d'une thèse sur l'OuLiPo. Elle a coordonné des ouvrages collectifs consacrés à ce groupe et est commissaire de l'exposition « OuLiPo » qui se tiendra à la BnF de novembre 2014 à février 2015.

(1) « Bris de mots », François Caradec, Siècle 21, n° 3, automne 2003, p. 125-126.

(2) « La vie : règle du jeu », entretien avec Georges Perec, Le Sauvage, déc. 1978, p. 13-16.

(3) Un certain disparate, François Le Lionnais, consultable en ligne à l'adresse blogs.oulipo.net/

(4) Claude Berge, cité par Jacques Bens, dans « Queneau oulipien », Atlas de littérature potentielle, éd. Gallimard, « Essais », 1981, rééd. 1988, p. 25.

(5) Voir à ce propos l'ironie avec laquelle François Caradec ridiculise le Keno dans sa version détournée, « Raie mon Keno », qui promet au joueur de « connaître ses chances de gagner ».

(6) Préface aux Mots croisés, Georges Perec, éd. P.O.L, 1999, p. 9.