L'offense de l'art

L'offense de l'art

Les artistes contemporains ont fait de la transgression un parcours obligé, au risque de se couper d'un public de plus en plus désorienté.

L'art contemporain suscite souvent la sidération. Mais parfois les choses vont plus loin : il met les gens en colère, comme en 2014 où Tree de Paul McCarthy, une structure gonflable de plusieurs mètres de haut ressemblant à un plug anal plus qu'à un arbre, fut vandalisé. De même l'oeuvre de Richard Baquié exposée à Marseille et intitulée L'Aventure eut à subir des jets de pierres, et même des impacts de balles ! Cette violence suggère que l'art contemporain est devenu une figure de détestation. Il faut dire qu'il y a de quoi être déconcerté par ses productions. Que penser en effet de la Messe pour un corps de Michel Journiac proposant de manger du boudin confectionné avec le sang de l'artiste ?

S'il y a bien quelque chose que le sens commun reproche à l'art contemporain c'est son insincérité et l'adulation qu'on lui témoigne sans mérite. Le bon sens se moque volontiers de ceux qui sont prêts à payer à prix d'or des oeuvres qui lui paraissent sans valeur objective. Il se met même en colère lorsque, c'est souvent le cas, celles-ci ont pu bénéficier de subventions publiques. Les productions de l'art contemporain ne violent pas seulement les valeurs esthétiques ordinaires, elles malmènent aussi un certain sens moral, celui qui nous incite à croire que la valeur d'un objet doit refléter au moins partiellement le travail qui a été nécessaire à sa production. Dès lors, certaines oeuvres apparaissent comme le symptôme d'une société devenue folle cristallisant la détestation de l'hypocrisie sociale et de la décadence morale tout à la fois.

Pourtant, si la mécanique qui a conduit progressivement l'art à s'éloigner du sens commun autorise toutes sortes d'impostures, elle nous rappelle aussi que tout ce que nous ne comprenons pas intuitivement n'est pas nécessairement forfanterie. En effet, il est difficile de résumer l'histoire de l'art récent à une simple mystification. En réalité, une partie de la production artistique s'explique par la volonté de transgresser les normes précédentes pour explorer les mondes possibles de l'expression. Ainsi, le fauvisme contestait l'utilisation réaliste de la couleur, ou le cubisme mettait en examen l'usage habituel de la figuration spatiale et de la perspective. À mesure que se déploie l'histoire de l'art contemporain, les possibilités de transgression se multiplient, et ses productions deviennent arborescentes et de moins en moins accessibles au grand public, non seulement parce que la rupture avec le sens commun se fait plus ancienne mais aussi parce qu'il devient de plus en plus difficile de savoir ce qui est transgressé. Ce sentiment de colère est principalement inspiré par l'invisibilité du long processus historique qui a conduit l'art là où il se tient. Il reste que nos contemporains se sentent vite mis à l'écart par un snobisme qu'ils ont des raisons d'exécrer, et une question demeure : ceux qui produisent cet art ont-ils vraiment envie, comme ils le prétendent souvent, d'y inviter tout le monde ?

 

Photo : « Tree » de Paul McCarthy sur le place Vendôme © BERTRAND GUAY/AFP

Sociologue, Gérald Bronner est membre de l'Académie des technologies et de l'Académie nationale de médecine. Dernier ouvrage paru : Déchéance de rationalité (Grasset).

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF