L'oeil et la lettre

L'oeil et la lettre

D'abord, il laisse tomber son prénom comme cabochon inutile : Massin suffit. Deux syllabes brèves à la prononciation recourbée en forme de parenthèse, qui englobent l'étonnante carrière d'un autodidacte.

Massin est né en 1925, un 13 octobre. Sa mère était institutrice, son père graveur-sculpteur. La Beauce traînait ses horizons et Chartres pointait sa cathédrale. Nostalgique de l'enfance, il collecte ses souvenirs dans Une enfance ordinaire et Le Pensionnaire pour courir contre l'oubli, contre la mort. « Quand les mois et les années sont passés, ils se décolorent et ils sont derrière nous, alignés en ordre, en rangs serrés et suspendus, comme le calendrier à son clou de la cuisine. » Massin les recolore avec leur nuance d'origine exacte. D'un papier peint, d'un platane, d'une carte de géographie ou d'un abécédaire, il traque toutes les sensations, visuelle, auditive, olfactive, gustative ou tactile. L'interaction des sens précède celle des arts.

Et voilà qu'un jour il découvre un abécédaire semblable à celui de son enfance et qu'il décrivit si minutieusement plus de quarante ans après. Aucun détail ne manquait. Les fées sans doute ont conféré à Massin ce don singulier : l'oeil absolu. Une chose vue reste fixée à jamais, nette, sans ajout ni oblitération. Massin est un album fantastique, contenant combien de millions de clichés ?

Entré par hasard en 1948 au Club français du livre, il en rédige le bulletin mensuel, apprend sur le tas l'art du graphisme, de la mise en page et de la typographie. Un an plus tard, il réalise ses premières maquettes d'ouvrages, puis des couvertures de livres. Dès lors, reliures d'éditeur, couvertures et jaquettes de livres ou de disques, mises en pages d'imprimés, affiches, logotypes, annonces de presse, réalisations d'expositions sont signées Massin. Paru en 1970, La Lettre et l'Image, préfacé par Queneau, devient un livre de référence et obtient le prix des Graphistes. Sollicité dans le monde entier pour des conférences, le timide Massin connaît la consécration avec la création en 1986 du Fonds Massin. En 1998, un début d'inventaire voit le jour avec le Catalogue raisonné de l'oeuvre typographique, 1948-1958.

« J'aime les paysages de la Beauce où je suis né parfaitement plats, dénués de tout pittoresque, avec leur horizon rectiligne sur lequel s'appuie le ciel où passent de gros nuages ventrus. » En deux traits de plume, Massin plante un décor. L'oeil du graphiste supprime les fioritures, file droit à l'essentiel. La lettre devient image ; l'image, harmonie musicale ; la musique, gamme chromatique ; les couleurs, architecture. Dans un ordre différent, la musique est une architecture en mouvement, la typographie et la musique ont des « équivalences, notes/lettres, gras/graves ou basses ; maigres ou aigus/sopranos ; médium/alto... » Ni adverses ni complémentaires, les différentes formes d'expression de l'art forment un tout, un seul et unique esprit de l'art, une façon de s'intégrer au mouvement pour, peut-être, arrêter le temps.

« Si je jette les yeux en arrière, je trouve que ma vie ressemble assez à une suite française, avec son schéma traditionnel : prélude non mesuré c'est vrai que j'ai perdu longtemps mon temps, allemande, courante, sarabande et gigue pour l'homme pressé que je suis, ou gaillarde pour l'obsédé textuel. » Faute d'école professionnelle, Massin renonça à une carrière de dessinateur ou de musicien, choisit celle d'écrivain et trouva sa voie dans le graphisme tout en prônant l'interaction des arts. Violoniste, amateur de musique baroque « le baroque, c'est la vie même », il compte ses enregistrements en milliers de kilomètres. Massin photographe publia un Album Dostoïevski et un Zola photographe pour lequel il refait lui-même les tirages à partir des négatifs et plaques d'Emile Zola. Le labo photo s'empoussière un peu, Massin s'occupe à d'autres créations. Après Dîner de têtes, il vient d'illustrer Cortège de Prévert.

L'univers de Massin, celui qui le fascine, c'est la rue. Son Journal en désordre fourmille d'anecdotes relevées sur les quais de métro. Après un an de recherche à la BN, il publie en 78 l'ouvrage Les Cris de la ville, écriture et iconographie, puis Les Célébrités de la rue. La rue, ce condensé de vie en mouvements, en couleurs et en bruits, atteint un réalisme presque cinémato-graphique dans ses romans historiques Le branle des voleurs, Les Compagnons de la Marjolaine, La Cour des miracles...

L'appartement de Montparnasse paraît bien grand. « Je pèse 55 kg, c'est-à-dire assez peu pour une taille qui avoisine le 1,70 m... Comme tout le monde, j'ai quelques fausses dents... ; peu de muscles faute de faire du sport ; un coeur excellent si j'en crois mon petit médecin, et le reste à l'avenant. Je me porte bien, merci. » C'est vrai, l'homme qui déteste le foot, les jeux de hasard, les sondages, les foules, les parapluies, la politique, la mer, la montagne et les files d'attente, n'est pas très baraqué. Sous le chandail bleu, des stylos peut-être font une bosse. Le petit bouledogue rêve et grogne et ronfle à ses pieds. Massin parle vite, pour arriver plus vite à l'arcane, au souvenir suivant, se lève pour fermer une porte qui soupire à peine, ou l'ouvrir, pour ouvrir une fenêtre quand la pluie cesse, ou la fermer. L'homme fébrile, impatient de quoi ? « On dit en physique que le mouvement s'accélère à la fin. C'est peut-être pourquoi je vis à deux cents à l'heure. » Il court, dans les rues, saute les marches, écrit partout, dans les trains, les métros, les avions, pendant les réunions, en marchant. Il va trop vite pour le temps, il l'attrape au lasso.

Le rêve aussi est un défi au temps. « Si je devais être atteint d'une maladie grave ou incurable, j'aurais toujours le rêve pour m'en tirer. »

 

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

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