Livre d'enfant

Livre d'enfant

Une enfance atroce mais baroque et drôle racontée par une Réunionnaise pleine de verve.

Si Un monstre est là, derrière la porte, un talent tout neuf vous attend derrière la couverture. Il en faut pour réinventer les schémas balisés du roman de formation d'écrivain. Ici, cela commence dans l'île de La Réunion, à Saint-Benoît, rue Descartes, sous l'égide d'un père chômeur et gros dormeur, ex-cuisinier fan de PMU, et une mère lestée d'un passé d'enfant négligée. Leur méthode éducative : ne pas expliquer, mais terroriser leur fille par des histoires horrifiques. Quand elle chante « Une poule sur un mur », ils complètent par « qui picore du cyanure ». Le pire est à venir - alcoolisme, déchéance, violence, et rédemption par la vente de snacks et de cannabis -, mais, ce qui l'emporte, c'est l'écriture riche et généreuse de Gaëlle Bélem et son don saisissant pour nous faire rire sans atténuer la dureté de ce qu'elle décrit : « [...] mes parents étaient, sans le savoir, d'horribles versions créoles d'un laconique Bartelby accouplé à ce cinglé de Lovecraft. » Ou plus radical : « J'ai un livre sur ma table de chevet. Parce que je n'ai pas de pistolet. »

Par-delà le récit de naissance d'une vocation en milieu hostile, apparaît un monde îlien dévolu aux ragots, où les mariages sont l'occasion de peu charitables pronostics, où les ambitions sont comme bornées par l'océan. Le roman, lui, sait prendre du champ : il bondit en arrière pour un résumé saisissant de l'histoire des Africains envoyés en esclavage à La Réunion. Il récapitule soudain le mariage des parents de la narratrice, ranci au bout de cinq mois. Chez les Dessaintes, on a au mieux l'affection vache, mais jamais le lecteur ne perd foi dans les capacités de la narratrice à s'en sortir. N'est-elle pas « un esprit pacifique quoique très accrocheur, ce qu'on appelle pudiquement un morpion » ? Gageons que la petite bête montera très haut.

 

À lire : Un monstre est là, derrière la porte, Gaëlle Bélem, éd. Gallimard, « Continents noirs , 212 p., 19E

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

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