Quand les textes inspirent les chefs

Quand les textes inspirent les chefs

L’arlequin d’Eugène Sue, les asperges de Proust… Littérature et gastronomie ont toujours fait bon ménage. Et quand de grands chefs rencontrent de grands textes, c’est « Morceaux de choix » sur Instagram. Le tout mitonné par le critique gastronomique et professeur de littérature espagnole Aitor Alfonso.

Par Aurélie Marcireau

Quelle drôle d'ambition que de vouloir voir les textes prendre formes et arômes sous les spatules d’un chef ! La tarte aux pommes de Kerouac, les radis de tonton Edouard… La série « Morceaux de choix », sur le compte Instagram Sauce gribiche, mêle avec goût mots et mets. À la manoeuvre, se trouve Aitor Alfonso. Ce fou de cuisine y pensait depuis longtemps et a profité du confinement pour la mettre en oeuvre. Agrégé en espagnol, ce dernier enseigne en classe prépa littéraire tout en chroniquant des restaurants pour le guide Le Fooding

« La littérature abonde de nourriture, de repas et d’aliments, bien sûr, dans des registres très variés. » explique Aitor Alfonso. Les textes choisis sont divers, de Moby Dick à Céline, en passant par Millenium de Stieg Larsson ou encore Carlos Fuentes. Il choisit « ceux qui me semblent les plus beaux, les plus forts, les plus intéressants : ceux dans lesquels la nourriture joue un rôle narratif, là où elle est chargée d’une intensité émotionnelle ou dramatique. La bouffe comme enjeu littéraire. Je ne donne pas de recettes à proprement parler, seulement des extraits dans lesquels la cuisine fait l’objet d’un traitement narratif ou poétique. »

Reste alors à trouver la bonne toque pour donner de la saveur au texte. Un bon dosage est nécéssaire : « Je connais de près ou de loin la cuisine des chefs que je sollicite. Je fais donc un petit travail de curation en donnant à tel chef tel texte dont je sais qu’il peut entrer en résonance avec sa cuisine : parce que l’ingrédient décrit lui plaie, parce que le plat décrit est en accord avec l’esprit de son resto, etc. » Les résultats sont parfois étonnants surtout quand la sauce prend : « Simone Tondo s’est pris au jeu de la mise en scène très "roman noir" du gigot de Roald Dahl ; d’autres plat rendent grâce à un légume saisi dans son intégrité chromatique, je pense aux asperges de Proust par Aponem, le très grand restaurant tenu par Amélie Darvas et Gaby Benicio. Yves Camdeborde a fait du poème "Enivrez-vous" de Baudelaire… un riz au lait ! » Et Baudelaire en riz au lait, cela donne une jolie et appétissante photo. 

Quels sont les chouchous du critique ? « J’aime beaucoup les radis de tonton Edouard par Manon Fleury dans Mort à crédit, le seul personnage positif du roman. Même l’indécrottable pessimiste qu’est le narrateur célinien s’aère l’âme dans un jardin potager ! Où l’on voit que Céline aurait dû acheter une ferme dans le Limousin, planter du chou kale et devenir rasta blanc plutôt que collabo… J’aime beaucoup la olla podrida du célébrissime incipit de Don Quichotte de la Manche par Mokonuts. Ainsi que la soupe de clams de Moby Dick à la sauce méditerranéenne par le grand Giovanni Passerini. » 

Pour le créateur de Sauce gribiche, « si la cuisine n’est pas un art, elle est sans doute un langage ». Ce qu'il prouve en nourrisant papilles et neurones.

 

Photos : © Aitor Alfonso

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