Pierre Guyotat rejoint l'Éden

Pierre Guyotat rejoint l'Éden

Prix Médicis 2018, le grand écrivain est mort à l'âge de 80 ans. Celui qui « écrivait comme il respirait » selon Alain Dreyfus laisse une grande oeuvre. 

L'auteur de Idiotie (Médicis 2018), deTombeau pour cinq cent mille soldats ou encore de Éden, Éden, Éden est mort ce vendredi 7 février. Nous vous proposons de relire l'article de Bernard Fauconnier publié en juin 2005 sur ce « dormeur halluciné ».

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À la recherche de Pierre Guyotat

par Bernard Fauconnier dans mensuel 443  de juin 2005
 

Pierre Guyotat a dédié sa vie à l'écriture et a construit son oeuvre littéraire au prix parfois « d'efforts inhumains » : si l'on veut rencontrer l'homme, il faut le chercher dans ses livres. Ou dans l'essai biographique que vient de lui consacrer Catherine Brun.

Pierre Guyotat, c'est un homme livre, un corps langage, une vie écriture. Je n'ai pas cherché à le rencontrer. On le dit timide, agacé à l'avance par les entrevues provoquées. Moi aussi. D'autres l'ont fait, volonté ou hasard, et m'ont raconté. Guyotat vit à Paris, solitaire et entouré à la fois, dans un appartement qu'il possède maintenant après une longue vie d'errance. Les photographies montrent un homme grand et solide, un physique, un corps, des yeux noirs profonds, un visage énigmatique, souriant et austère. Il se fait une conception sacrée, quasi mystique, de la littérature, la sienne en particulier. L'écrivain est un moine, un bonze, un prophète, occupé à polir sa statue et à parfaire, par des silences à la Greta Garbo, pourraient dire de méchantes langues, son image de mythe littéraire. C'est l'entreprise de toute une vie : il s'est beaucoup expliqué, avec brio et conviction, dans des livres d'entretiens ou de témoignage tels que Explications ou Vivre, sur sa démarche créatrice, sa pensée, les raisons de ses choix, notamment celui d'emprunter la voie, la voix d'un langage nouveau, façonné à sa mesure qui se veut celle de l'universel et de l'originel, au risque de se couper d'un lectorat désemparé : Guyotat a inventé une langue faite de toutes les langues, il l'a écrite, clamée, improvisée sur des scènes dans des spectacles quasi sacrificiels de constante mise en péril mental et social. Ses rares apparitions publiques, ces dernières années, se résument à des « cours » ou des interventions, des lectures commentées sur la langue et la littérature françaises données à l'université de Paris-VIII, cours pieusement recueillis, publiés, riches d'innombrables et copieux extraits et citations d'oeuvres que le fort peu académique professeur Guyotat admire, tout particulièrement celles des auteurs du xvie siècle, Ronsard ou Agrippa d'Aubigné. Sa culture est vaste, il reconnaît sa filiation littéraire chez les auteurs dont le combat est un corps à corps avec la langue qu'ils dépècent, reconstruisent, réinventent, qu'ils portent au rouge. Rien de ce qui sort de cette plume, de cette bouche oraculeuse ne saurait d'ailleurs échapper au jugement de la postérité : ses manuscrits sont déposés à la Bibliothèque nationale de France, on publie aujourd'hui le premier fort volume de ses Carnets de bord, qui couvre les années 1962-1969 : notations, impressions, journal, tout est consigné, même les ratures qui sont probablement les hésitations du génie... Plus sérieusement : faut-il tout publier d'un auteur vivant, fulgurances magnifiques, mais aussi scories ou simples notes de travail ? On ne tranchera pas le débat ici, surtout à propos d'un auteur affichant un tel niveau d'exigence, et qui n'a jamais dérogé à sa ligne, à sa postulation d'un absolu littéraire, jamais transformé en dividendes « grand public » le capital acquis de notoriété sulfureuse.

Ses autres interventions publiques portent sur la musique : ses émissions sur France Culture dessinent une histoire personnelle de cet art qui l'a toujours accompagné dans la composition de ses propres oeuvres qu'il conçoit, dit-il, « comme un véritable musicien ».

Pierre Guyotat est-il un écrivain maudit ?

Un Artaud qui aurait survécu à sa folie, même s'il faillit être emporté au début des années 1980 par une sorte de maladie de l'âme et du corps, affaibli, détruit, comme dévoré par la langue qu'il était en train d'inventer ? Je n'ai pas rencontré Pierre Guyotat, mais j'ai longuement parlé de lui avec des témoins de cette aventure hallucinée dans le corps de l'écriture. Daniel Vespérini, libraire à Martigues, a reçu Guyotat chez lui plusieurs mois, en 1980, avant sa maladie : « Pierre dormait dans son camping-car, raconte-t-il. Il s'installait dehors, dans la pinède, pour écrire. Il était à la fois très solitaire et charmant. Il nous rejoignait au moment des repas. Ça a duré quatre ou cinq mois. Il avait creusé la terre de ses mains pour faire un escalier qui descendait jusqu'à l'étang. Les gens d'ici trouvaient ce type bizarre, mais personne ne savait qui il était. »

Quant à Catherine Brun, qui signe aujourd'hui une grande biographie de l'auteur de Prostitution, elle parle de lui avec un mélange d'affection admirative et de distance un rien acide. Elle sort d'une longue plongée dans l'univers violent, cru, étrange, absolument singulier, de son modèle : le monde selon Guyotat est une explosion, une combustion permanente de cruauté prostitutionnelle, d'esclavage des corps. Catherine Brun a beaucoup côtoyé son sujet. « Guyotat est un enfant et un manipulateur, dit-elle ; un pur et un pervers, quelqu'un qui se dérobe sans cesse et déplace les questions ; un démon qui postule la sainteté. » Catherine Brun n'a pas froid aux yeux : elle a vite compris qu'il peut y avoir du monstre dans un créateur tout entier tendu vers l'accomplissement et la sanctification de son oeuvre. Elle dit s'en être protégée, tout en cultivant une fascination née de la lecture d'Eden, Eden, Eden, livre déjà inclassable, au-delà de toutes les avant-gardes, longtemps interdit, adoubé en 1970 par trois préfaces précautionneuses qui firent date signées Michel Leiris, Roland Barthes et Philippe Sollers celle de Barthes constituant, à la relire aujourd'hui, un assez stupéfiant morceau de comique involontaire, mais qui dut attendre 1981 pour être enfin libéré des foudres de la censure. Catherine Brun publie aujourd'hui un « essai biographique » excellent et paradoxal, qui souligne comme ironiquement ce que peut être la limite du genre biographique : que dire d'une vie où il se passe peu de chose, sinon un constant combat intérieur avec le langage ? « La vie de Pierre, dit-elle, c'est une vie d'obstination, de ténacité, de solitude et de difficultés matérielles. Son oeuvre a pu paraître scandaleuse, mais chez l'homme Guyotat, il semble que le sexe ait au fond assez peu d'importance : il jouit de ce qu'il écrit, le sexe et la jouissance sont dans l'écriture. » Et en effet, la biographie de Catherine Brun dessine l'histoire d'une oeuvre, la vie semblant [...] n'être vécue que par surcroît, le corps tout entier au service d'une écriture qu'il faut bien définir comme une expérience des limites, une série de coups de force, de provocations qui postulent dans le même temps l'amour et le rejet et parient sur une hypothétique langue du futur.

Commencements

Quelle vie ? Quelle oeuvre ? L'individu Pierre Guyotat est né en 1940, dans le haut Vivarais. Origines bourgeoises et aristocratiques. Père médecin. Études précoces dans des internats catholiques : on ne dira jamais assez le rôle éminent de ces institutions dans le développement des déviances et des névroses, sexuelles entre autres, qui finissent quelquefois par donner des oeuvres. La sienne, violemment sexuée, conçue dans le droit fil des écrits de Sade ou Bataille avant d'exploser en ovnis littéraires obscènes et purs, savants et vulgaires qui effrayèrent plus d'un éditeur, doit-elle ses origines à cet enfermement, à un traumatisme à demi tu un viol, semble-t-il qui hypothéquera lourdement les orientations, notamment sexuelles, de l'auteur de Prostitution et de Progénitures, ces plongées dans l'abîme du langage, du sexe, de toutes les transgressions ? Guyotat commence à écrire dès l'âge de 14 ans. Il n'a que 20 ans quand il rédige Sur un cheval, peu après la mort de sa mère. La même année, en 1960, il est appelé en Algérie. Forte tête, il est arrêté par la sécurité militaire en 1962, interrogé pendant dix jours, inculpé d'atteinte au moral de l'armé, incarcéré trois mois au secret, puis muté dans une unité disciplinaire. Cette expérience est sans doute la matrice de Tombeau pour cinq cent mille soldats, qu'il transforme en une épopée intemporelle en sept chants, condensé halluciné de cruauté, de violence sexuelle, d'horreur, d'absurdité, située dans un lieu à demi imaginaire. Poème aussi, somptueux poème qui fait écho à toutes les guerres, Iliade sans l'héroïsme, Tragiques d'Agrippa d'Aubigné sans le prétexte de la foi religieuse. Le livre paraît en 1967 et le rend célèbre du jour au lendemain - célébrité au parfum de soufre. Entre-temps, il a renoncé à la carrière de journaliste qui s'offrait à lui au Nouvel Observateur. Il n'a pas 30 ans et vient d'écrire une manière de chef-d'oeuvre, dans une langue somptueuse, réaliste et onirique : militaires tortionnaires, maniaques sexuels, compagnons de foutrée, la guerre est une grande partouze où les hommes s'arrangent entre eux. Inutile de préciser que l'ouvrage fut peu goûté dans les casernes.

De l'écriture à la langue

Pierre Guyotat prend le large, voyage en Afrique, « fait » Mai 68, est arrêté, adhère au Parti communiste, qu'il quittera en 1971. C'est l'époque de l'écriture d'Eden, Eden, Eden, livre de l'absolue terreur, des corps d'après la chute, tout un univers s'assujettissant en une seule phrase, parabole cosmique au-delà de la pornographie et bien sûr de toute morale, où les corps sont rendus à leur pure immanence. Extrait de la préface de Michel Leiris : « De ce texte, dont la note presque exclusive est un érotisme exacerbé, cartes sur table au point qu'il peut paraître aussi sordide qu'un étalage de pièces à conviction sur un bureau de magistrat ou de policier, il est certain qu'une poésie sans complaisance se dégage. Cela, parce que les choses y sont prises sur un mode auquel les nuances psychologiques sont étrangères et qu'on ne peut même pas qualifier de "biologique" [...], mode qui est en réalité celui du contact pur et nu. »

Comment aller plus loin dans l'écriture ? Eden n'est pas seulement un livre irrecevable et donc, accessoirement, censuré, c'est une limite au-delà de laquelle c'est la langue qui prend le relais, sans garde-fou : l'auteur définit cette orientation dans Langage du corps au cours du colloque Artaud/Bataille de Cerisy, rompant avec Tel quel qui a liquidé l'avant-garde. Artaud, le « suicidé de la société »... Sans doute est-ce à lui qu'il pense dans la décennie suivante quand il crée au théâtre Bond en avant, quand il écrit Prostitution, quand il s'engage, aussi, auprès des comités de soldats, des prostituées de Lyon, ou au côté de Mohamed Laïd Moussa, jeune Algérien inculpé d'homicide volontaire, assassiné en 1975 à sa sortie de prison par des nervis d'extrême droite. Dans Prostitution, il invente une langue, sauvage, violente, haletante, syntaxe désossée, mêlant tous les sabirs, enrichie de ses voyages, puisée aux sources du corps, reculant les limites du signifiant. « Ce qui est de l'ordre du mystère ne peut s'exprimer dans une langue commune », écrit-il dans Vivre. Il manque d'en mourir au mitan de sa vie, peu après avoir rédigé Le Livre, à la fin de l'année 1981, plongé dans le coma, agonisant, tandis que le Théâtre national de Chaillot joue une mise en scène d'Antoine Vitez de Tombeau pour cinq cent mille soldats.

Un théologien ?

Le Livre, Progénitures... Pourquoi tenter d'aller au-delà du langage, sinon pour s'approcher de Dieu ? Le Livre est une « gigantesque machinerie » qui vise rien moins qu'à remonter le temps, du xxe siècle à l'Antiquité, une « entreprise de damné » qui exige des efforts « parfois inhumains ». Au fond, Pierre Guyotat est un théologien qui dans Explications reconnaît avoir cherché avec Progénitures l'omniprésence de Dieu, « de Dieu, oui, comme instance ou comme culmination du verbe, puisque tout le monde s'adresse à tout le monde effectivement. Tout le monde invoque, mais l'invoqué suprême, c'est Dieu. Dieu est là, mais ça ne veut rien dire, ça ne donne aucune indication sur mon idée de la chose. Dieu est là parce que, historiquement, il est là, et apparemment il recommence à être là un peu partout dans le monde. C'est certainement la matière dont on se débarrasse le moins dans l'histoire de l'humanité. » Dieu comme suprême personnage de fiction... Les versets de Progénitures affichent cette ambition démesurée, tournée vers l'avenir : « Mon idée est qu'il faudrait maintenant que l'artiste tourne le dos au monde de la Terre ; on peut lire Progénitures [...] comme un adieu à la chose humaine comme matière d'art. » Théologien, Guyotat l'est encore davantage dans cette exhibition de l'organique qui parcourt son oeuvre et renvoie l'être humain à sa condition que sauve exclusivement la fabrique de la forme, seule concurrence possible à Dieu... Explications est un livre fascinant, indispensable avec la biographie de Catherine Brun si l'on veut pénétrer l'univers de cet insaisissable à jamais réfractaire à tous les codes, pour qui la langue est décidément « la seule surface vivante sur quoi aimer sans violer ». Chez cet écrivain qui a trouvé en Sade une figure fraternelle, la langue et l'écriture sont la seule jouissance : on est d'autant plus libre dans le verbe que l'on est prisonnier du corps - le sien, rétif à l'oeuvre de chair, chaste et violent, hésitant entre toutes les formes de la sexualité humaine et ne trouvant sa résolution innocente et obscène que dans la langue. Guyotat méprise toute forme de pouvoir parce qu'il se veut détenteur pouvoir supérieur du verbe, qui comme chacun sait est au commencement : verbe écrit, verbe parlé, l'oralité et l'improvisation, travail du corps dans la langue, du corps-pour la langue, faisant partie intégrante de l'oeuvre. Reste que sa démarche exige du lecteur un tel asservissement, dans sa vision inquiétante de l'esclavage comme figure aussi universelle que celle de la servitude volontaire de La Boétie, qu'on peut se demander si les livres de cet héritier tardif du temps des prophètes et du sacre de l'écrivain ne sont pas davantage conçus, comme qui vous savez, pour être que pour être lus.

 

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Photo : Pierre Guyotat © Philippe Lopez/AFP

Nos livres

À lire :Divers, Pierre Guyotat, éd. Les Belles lettres, 496 p., 27 E.