Peter Handke ou la parole vraie

Peter Handke ou la parole vraie

L'écrivain Georges-Arthur Goldschmidt, traducteur d'une grande partie de l'œuvre de Peter Handke – qui en retour a traduit plusieurs de ses livres du français vers l'allemand – rend hommage au nouveau Prix Nobel de littérature.

Par Georges-Arthur Goldschmidt

L’écriture de Peter Handke concerne chacun, sa langue à la fois simple et inimitable est comme sans précédents, à le lire on a la « sensation vraie » de ne pas être trompé par le langage. Peter Handke écrit là où perception intime et ampleur du monde se rejoignent, il est un géographe voyageur qui rend les lieux accessibles physiquement grâce à la justesse de sa langue musicale et rythmée. (Lent retour) il fait voir ce qu’on a sous les yeux, ce qui littéralement « crève les yeux » et qu’on n’a pourtant jamais vu. Il « détache » le visible du secret des évidences ; à bien des égards son oeuvre se dresse instinctivement contre les idées et les opinons obligées et automatiquement reprises. Ce n’est pas parce que l’ensemble de l’opinion politique condamne les Serbes qu’il est interdit de penser autrement. La puissance du poétique en tant que réalité croise par endroits les données politiques et s’y égare.  Handke a explicitement condamné les divers massacres qui ont eu lieu en Yougoslavie entre 1991 et 1999.

« Ne dis rien, a-t-il dit un jour, car au milieu de ta phrase tu vas te mettre à penser le contraire. » Si ce qu’écrit Peter Handke a tant d’importance pour notre temps, c’est par sa puissance de réconciliation, qui n’est qu’un effet de la précision de son regard, de la netteté et de la force de sa perception. La réconciliation, celle de Goethe, devient possible, dès l’instant où on devient capable d’abolir la muraille des préventions et des préalables devenus à ce point omniprésents et universels qu’ils en sont devenus imperceptibles. Tout l’effort de Handke consiste en effet à traverser les données automatisées  pour en retrouver la vérité masquée par les habitudes et le « par cœur ».

Partout et en toutes occasions, le monde est pour Handke à redécouvrir. Ses livres font apparaître ce que l’usage quotidien dissimule. Ses phrases conduisent en plein milieu des sous-bois de la conscience vers les « seuils » invisibles qui conduisent le regard.

Peut-être n’est-il pas fortuit que l’œuvre de Peter Handke vienne ainsi s’inscrire dans les grands bouleversements de la fin de ce siècle, marquée par l’écroulement des vérités générales et des idéologies. Plus que beaucoup d’autres, elle exprime un malaise fondamental qui rend toute vérité générale, donnée extérieurement, inacceptable. Le langage même ne s’impose jamais à Handke comme une vérité objective, mais, bien au contraire, comme une constante fabrication dont les dispositions et les trouvailles sont inacceptables sans examen préalable.

Ce n’est pas le refus d’accepter le monde tel qu’il est imposé qu’exprime l’œuvre de Handke : (Par une nuit obscure je sortis de ma maison tranquille). Son attitude n’est ni calculée ni délibérée, elle est simplement une « longueur d’onde » qui rend les adhésions impossibles. C’est une clairvoyance exceptionnelle, de nature cartésienne, qui fait de Peter Handke l’un de ces écrivains qui « changent » l’époque où ils vivent. La rigueur et l’acuité d’esprit d’un Descartes ou d’un Spinoza se retrouvent partout dans ce qu’écrit Peter Handke, avec en outre l’intensité poétique cristalline et ample d’un René Char, dont Handke a été le traducteur. Figer les discours, c’est justement ce à quoi se sont employés tour à tour les grands messages idéologiques et synthétiques de notre temps ; tous reposaient sur ce fameux principe d’identité qui obstrue les « identités » telles qu’on les ressent.

 

Photo : Peter Handke prend la pose dans son jardin à Chaville, en région parisienne, le 10 octobre 2019. © Alain JOCARD / AFP

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF