Matzneff : quand le talent n'excuse plus

Matzneff : quand le talent n'excuse plus

« Un Méphisto magnétique naguère spécialisé dans le détournement de mineurs, venu d’un temps où le talent excusait tout. L’époque a changé, et ce qui paraissait piquant sur la page prend souvent un tour contondant dans les cours d’assises. » Rédacteur en chef adjoint du Nouveau Magazine Littéraire, Alexis Brocas interroge, à l'heure où le cas Matzneff fait la une des journaux, son rapport à cet écrivain et se félicite du changement d'époque...

L’affaire Gabriel Matzneff est salutaire : elle signe la fin d’une certaine impunité romantique dont ont longtemps bénéficié plusieurs écrivains en matière de moeurs – pas tous, ceux qui avaient les faveurs du milieu. Et nous sommes fiers, au Nouveau Magazine littéraire, d’avoir défendu Le Consentement de Vanessa Springora à travers le splendide portrait que Marie-Dominique Lelièvre livre de son auteur. Mais il est faux d’écrire que l’impunité de Matzneff était jusqu’ici totale, et la complaisance du milieu littéraire unanime. Depuis la courageuse intervention de Denise Bombardier – qui, en 1990, rompit la connivence d’une célèbre édition d’Apostrophe pour renvoyer Matzneff à sa pédophilie, et fut pour cela dûment châtiée par ses soutiens – des voix discordantes tentaient de se faire entendre. Ainsi, voilà deux ans, dans le numéro 2 du NML, et alors que Matzneff venait de faire paraître sa Jeune Moabite qui suscitait un ravissement général, j’écrivais :  

« Diariste depuis ses 16 ans – il en a aujourd'hui 81 –, Gabriel Matzneff puise au jour le jour dans le temps avant qu'il ne l'épuise : "Un écrivain tel que moi se fiche d'être espionné puisque tout ce qu'il vit, tout ce qu'il pense, il en nourrit ses livres." Dans son dernier journal, il nous parle de littérature, de diététique, de ses rendez-vous avec une jeune étudiante... Chez lui aussi, l'amour ne passe pas facilement : de là ses amitiés avec plusieurs ex-amantes et son dépit quand elles ne lui font plus signe. Cela donne de belles pages sur le rideau de fer que les femmes seraient capables de fermer sur leur coeur boutiquier. Cela fait aussi froid dans le dos quand on se rappelle quel âge avaient ces femmes quand il fit leur conquête. Lui n'en a cure : "Juger un journal intime sur la moralité, ou l'immoralité de son auteur, seuls le font les crétins qui n'ont pas la moindre idée de ce qu'est l'art d'écrire." Pourtant, cher Gabriel Matzneff, publier, n'est-ce pas devenir public dans la cité ? Et si un auteur clame bafouer les lois de ladite, ne faut-il pas, sans interdire l'ouvrage, au moins le signaler ? Gabriel Matzneff est un écrivain absolument immodeste ("Parmi ces marbres antiques je me sens chez moi") dont la lecture se révèle "rapicolante". C'est aussi un Méphisto naguère spécialisé dans le détournement de mineurs, venu d'un temps où le talent excusait tout. Mais ce qui paraissait piquant sur la page hier prend souvent un tour contondant dans les tribunaux d'aujourd'hui. »

Dans ces lignes, d’une prudence que je regrette aujourd’hui, je tâchais de décrire ce qui m’écoeurait dans la formule littéraire Matzneff – grand style, petites filles et immense amour de soi – sans nier son brio stylistique, bien réel. Je m’efforçais aussi – quelle prétention ! – d’infléchir le jugement de mes pairs. Il me semblait alors que nous étions tous éblouis par le style de Matzneff au point de ne plus voir ce que ses romances pédophiles avaient d’insupportable. Qu’au nom du style, nous lui passions tout. Et qu’il était temps que cela s’arrête. Pour enfoncer le clou, je terminais donc l’article par une attaque que je voulais assassine. « Aujourd’hui, Gabriel Matzneff n’est plus que style, mais c’est de son âge ».

Cette tentative pusillanime (et bêtement gérontophobe, pardon aînés révérés) d’envoyer Matzneff au musée n’a eu aucun effet. Cependant, je me réjouis de voir ces mêmes journaux, qui naguère célébraient les textes de Matzneff en taisant pudiquement ce qu’ils pouvaient avoir d’insupportable (ou pire, jugeaient cela fort libre et piquant) dénoncer aujourd’hui ses mœurs et se féliciter que l’époque ait changé. Ces revirements prouvent qu’une prise de conscience salutaire est en train d’avoir lieu. Il fallait le texte de Vanessa Springora, autrement plus fort qu’un article, pour la déclencher. Et il ne me semble pas que la littérature en sorte amoindrie ou enchaînée. Au contraire, la responsabilité de l’écrivain en sort renforcée. Aux yeux de la collectivité, il n’est plus ce grand enfant si doué qu’on lui passe tout. Il est un homme, responsable de ses actes devant les autres hommes. Conscient que si le talent donne tous les droits sur la page, il n’en va pas du tout de même dans la vie, où l’écrivain demeure un justiciable comme les autres. À mes yeux, c’est un progrès.  

 

Photo : Gabriel Matzneff © Ulf Andersen/Aurimages

Entretien

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