Hugo contre Stendhal : deux visions de la littérature française

Hugo contre Stendhal : deux visions de la littérature française

Tous les pays ont au moins un écrivain dont l'influence sur la littérature mondiale est indéniable. Dans Du génie français, Régis Debray imagine la Société des gens de lettres trancher entre Stendhal et Hugo pour finalement choisir le premier, prenant le contre-pied du choix populaire.

Par Alexis Brocas

Quel est l’écrivain le plus fort, le plus grand, le plus national : Hugo ou Stendhal ? En imaginant qu’Emmanuel Macron avait sollicité la Société des gens de lettres pour déterminer le nom de notre écrivain national – et en décrétant que c’était Stendhal – Régis Debray, dans son Du Génie français nous a renvoyés aux interrogations de notre enfance, quand nous nous demandions qui, de l’hippopotame ou du lion, était le roi de la jungle (ou qui, du tricératops et du stégosaure, était le champion du Crétacé). Et il a jeté un coup de projecteur sur les hiérarchies particulières de la littérature française… 

Qui est l’écrivain national espagnol ? Cervantès, bien entendu, et sans insulter la mémoire de Quevedo. Et son homologue anglais ? Shakespeare, cela va de soi et n’ôte rien au génie d’un Dickens. Ces deux pays comptent chacun, en leur panthéon littéraire, un écrivain dont l’influence sur la littérature mondiale fut telle qu’elle le place au-dessus de tout – Cervantès introduisit l’ironie dans une littérature dominée par les Chansons de geste, Shakespeare rapprocha le théâtre de la complexité du réel en mêlant les registres. La France, elle, n’abrite pas de tels phénomènes : elle en abrite des dizaines ! Ainsi, dans mon enfance, mon écrivain national s’appelait Saint-Exupéry. J’ai grandi et c’est devenu Jules Verne et Turold – l’auteur de la Chanson de Roland. Puis Hugo et Maupassant. Puis Baudelaire et Voltaire. Puis Rimbaud et Stendhal et Balzac et Flaubert et Proust et Cohen et Céline – génie franchouillard s’il en est. Une fois adulte, si l’on m’avait demandé de choisir un écrivain national, j’aurais répondu Victor Hugo – en y ajoutant un « hélas », comme Gide, pour tout ce que ce choix laissait de côté. Ce faisant, je me serais rallié à la majorité : chaque fois qu’un sondage demande aux Français d’élire leur écrivain national, c’est Hugo qui gagne. Vox populi vox dei ? 

Opposer Hugo et Stendhal n’est pas sans intérêt. D’un côté, le génie hugolien capable d’embrasser toute l’histoire, de parler toutes les voix, d’écrire dans tous les genres : de l’artillerie lourde. De l’autre, le génie stendhalien gambadant, l’élitisme et les chefs d’œuvres écrits en quelques jours : de la cavalerie légère. Deux visions de la littérature, en somme, l’une laborieuse et omnisciente, l’autre ludique et clairvoyante. D’un côté, beaucoup de transpiration au service d’une puissante inspiration. De l’autre, beaucoup d’inspiration pour peu de transpirations. En somme, deux conceptions de l’art d’écrire radicalement différentes. 

Régis Debray estime que l’individualisme, le cynisme dépassionné de nos contemporains en feraient des créatures stendhaliennes. Pourquoi pas ? Cela rend-il Stendhal plus moderne qu’Hugo ? Après tout, avec leurs digressions, leurs enflures jouissives, leurs prétentions totalisantes, les chefs-d’œuvre romanesques hugoliens ressemblent à des hypertextes, à une « Orgie perpétuelle », pour reprendre le titre que le Nobel Vargas Llosa consacra à Notre-Dame-de-Paris. Sans doute verra-t-on fleurir un jour des essais qui compareront Hugo à une intelligence artificielle moulinant les données historiques et sociales émises par la France. On a hâte de lire ça ! 

Mais plutôt que d’opposer Hugo et Stendhal, ne peut-on pas se servir de ce qu’ils représentent pour analyser la littérature ? Dans son essai Hamlet et Don Quichotte, le génial écrivain russe Tourgueniev avait établi une théorie selon laquelle tous les hommes étaient des mixtures de Hamlet (pour le souci de soi et la propension au drame) et de Don Quichotte (pour la capacité à défendre une cause extérieure à eux-mêmes, et à s’illusionner en son nom). De la même manière, ne peut-on pas dire que tous les écrivains, quelle que soit leur nationalité, sont des mixtures de Stendhal et de Hugo, et que tout est dans le dosage ? Selon cette perspective, une Sagan apparaîtrait plutôt stendhalienne et un Orwell ou un Garcia Marquez, essentiellement hugoliens…

 

Sur le même thème : Y a-t-il un « génie français » ?, publié dans le numéro 22 du magazine (daté octobre 2019)

 

Photos :
Victor Hugo par Léon Bonnat © Baschan / LA COLLECTION
Stendhal par Silvestro Valeri. © The Granger Coll NY / Aurimages

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF