Dominique Noguez, animal littéraire

Dominique Noguez, animal littéraire

À l’occasion de la parution d’un recueil de correspondance posthume, un de ses amis écrivain revient sur la personnalité d’un auteur érudit et piquant, à la fois joyeux et désespéré.

Par Noël Herpe

Il y a toujours quelque vertige à se promener dans un album de famille. À y déchiffrer les traits qu’avaient vos parents il y a quarante ou cinquante ans, revenants d’une époque antédiluvienne et pourtant bien réels, morts et vivants. C’est un effet de cette sorte que me procure la correspondance de Dominique Noguez, qui fut mon ami, avec un dénommé Michel Taillefer, que je n’ai pas connu. Historien du XVIIIe siècle, celui-ci avait été, dans les années 1960, le condisciple de celui-là en khâgne et à Normale sup, avant de le rejoindre au Canada où tous deux firent leurs premières armes universitaires. Tout cela appartient à une vie antérieure de Dominique, une vie dont je ne recueillais, auprès de lui, que des échos assourdis. À peine me parlait-il, çà et là, de Jankélévitch, qui avait été son premier directeur de thèse, ou d’Alain Juppé, qu’il avait croisé dans les couloirs de la rue d’Ulm. Le passé n’envoyait plus que des signes éteints, d’autant qu’il n’était pas de ceux qui le convoquent avec complaisance ou nostalgie.

Il faut donc ces dizaines de lettres, échangées avec un ami d’autrefois, pour que j’entrevoie l’homme qu’il était – et qui, à bien des égards, annonce le personnage qu’il est devenu. Un homme de lettres, justement, dans la mesure où la sociabilité littéraire était pour lui la grande affaire. Cet exercice en voie de disparition, à l’heure du Degré zéro de l’écriture et du Nouveau Roman, il le ressuscitait sous toutes les formes. Dans la tradition de Roger Martin du Gard ou de Jean Paulhan (qui accueillit ses premiers essais à « La NRF »), il consacrait de longues missives à analyser ses impressions, à commenter ses lectures. Son écriture, difficile à déchiffrer, ressemblait à sa conversation. Elle procédait par pattes de mouche, ou par sauts de puce. Elle tournait, sans avoir l’air d’y toucher, autour d’un objet qu’elle était toujours un peu rétive à attraper. Elle était hérissée de biffures, de repentirs, de notes en bas de page et de précisions syntaxiques. Rien de moins cuistre, pourtant, que sa posture. C’était, décidément, celle d’un honnête homme, descendant des salons du XVIIIe siècle, qui, contre vents et marées, s’acharnait à recréer du lien autour de la littérature, à la remettre en scène.

« Être écrivains ensemble »

L’autre scène privilégiée de cet exercice, c’était le restaurant. Quel délice, en me plongeant dans ce livre, de découvrir qu’à vingt ans il lui importait déjà de réserver de bonnes tables pour y abriter ses joutes oratoires ! Taillefer s’amuse à faire le décompte des hauts lieux du Quartier latin (Balzar en tête) où son aîné l’aura emmené dîner chaque mois. Nul doute que la ripaille n’ait joué son rôle, également, dans sa fidélité aux décades de Cerisy qu’il fréquentait dès cette époque. Elle demeure centrale, un demi-siècle après, dans la cartographie germanopratine que dessine Dominique (cela se retrouve dans un bouquin intitulé Causes joyeuses ou désespérées) : les restaurateurs y tendent la main aux éditeurs, pour protéger une utopie de l’« être écrivains ensemble », à laquelle il fut le dernier à croire.

Exercices de conversation, exercices d’admiration. Et là cela commence à se compliquer. Comme il se doit, son grand homme fut André Gide, archétype de l’animal littéraire préhistorique, épris de rencontres et d’hédonisme ; à mille lieues de ces monstres froids de la modernité que Noguez ne cesse d’égratigner dans ses lettres à Taillefer. Je l’ai rencontré, pour ma part, sous le signe de Montherlant, sur qui j’avais organisé un colloque en 1995 : un colloque qui se déclina surtout à La Chope d’Alsace. Il était, on le sait, un ardent propagandiste de la francophonie, dénonçant la « colonisation douce » (c’est le titre d’un de ses libelles) que nous inflige la novlangue mondialisée… En lisant sa correspondance, je m’avise que, cet amour malheureux pour une langue détrônée, c’est au contact du Québec qu’il l’attrapa (assez drôlement, il en décrit les habitants comme parlant à la manière des paysans de Molière). C’est encore au Canada qu’il se prit de passion pour le cinéma expérimental américain – auquel il devait consacrer sa thèse et maintes publications aussi flamboyantes qu’érudites. Il poursuivait ainsi son donquichottisme contre le rouleau compresseur yankee. Il cultivait, plus obscurément, un certain masochisme, celui-là même qui le faisait prendre à partie l’État policier gaulliste dans les colonnes de Combat, au risque de se voir déchu de son poste prestigieux à l’étranger… Mais j’y vois autre chose, que je ne suis jamais parvenu tout à fait à élucider de son vivant, et que ce recueil m’aide à mieux comprendre. Peut-être une fascination, chez cet auteur si attaché aux fastes du discours, à son décorum, à son paraître, pour ce qui vient à bas bruit le ruiner.

L'ombre passante

Ce foyer sombre, il se dérobe. Comme Montherlant, comme Gide, Dominique Noguez était l’homme des masques, ou des sincérités successives. Il fut, sans doute, l’écrivain le plus éclectique et le plus prolifique de sa génération, donnant à un rythme soutenu des anthologies d’aphorismes, des bouquets de poèmes, des canulars fidèles à sa jeunesse normalienne : Comment rater complètement sa vie en onze leçons, Ouverture des veines et autres distractions, Les Trois Rimbaud (où il imagine, en miroir à ses propres contradictions, le poète du « Bateau ivre » se rangeant sous les ors de l’Institut)… Autant de chemins de traverse qui faisaient de la dissimulation une règle d’écriture. J’aime cette image du chemin de traverse, qui resurgit au détour de sa correspondance. Un soir, à l’issue d’un énième dîner avec Taillefer, il s’éclipse mystérieusement. Le lendemain, c’est l’autre qui lui envoie un mot pour s’excuser. Que s’était-il passé ? « À peine l’eus-je quitté, précise Dominique en bas de page, je tentai de rattraper l’ombre passante. Décidément, elle avançait vite, irrattrapable, nous arrivions presque aux confins du 6e, je renonçai et revins brusquement sur mes pas. À ce moment, suiveur, je m’aperçus que j’avais été suivi. C’était M. T., qui rebroussa aussitôt chemin. Nous rentrâmes rue d’Ulm chacun de son côté. […] Je comprenais bien que ce grand lecteur de romans, particulièrement de Julien Green, pouvait éprouver une grande curiosité pour la face nocturne des vies. C’est une des choses dont nous ne parlions jamais, jamais vraiment. »

Ces ombres passantes qui traversaient son existence, Dominique a fini par les incarner dans ses livres. Non sans hésitations, subterfuges et points de suspension, car il était, au-delà de son apparence mondaine, pudique et timide. Je me souviens d’avoir revu avec lui une émission d’« Apostrophes » qui le montrait paralysé face aux questions indiscrètes de Bernard Pivot. Il s’agissait d’Amour noir, qui lui valut le prix Femina, et où il levait un coin du voile sur l’amoureux qu’il était. Amoureux de ce qui s’enfuit, de ce qui n’est déjà plus là, de ce qui nous renvoie à notre néant. Lui qui ne dédaignait pas l’Apocalypse (il en fit le sujet d’un roman, Les Derniers Jours du monde), il n’aimait rien tant, somme toute, que les anges exterminateurs. Sous ce signe, son plus beau livre fut à mon sens Une année qui commence bien. Il y décrivait minutieusement une obsession sentimentale, inspirée par un garçon qui non seulement « n’était pas [son] type », mais dont toute la personne l’évitait, lui échappait, le niait de A à Z. Ce qui m’a le plus marqué dans ce récit, ce sont ces moments où Dominique se réjouit d’avance d’un beau dîner, dans une brasserie bourgeoise – et où l’autre ne vient pas. À la fin, le roi Saül attend en vain son bien-aimé, et l’écrivain se retrouve seul sur une scène vide.

 

À lire : Deux khâgneux sous de Gaulle, Dominique Noguez et Michel Taillefer, éd. Plein jour, 496 p., 22 euros.

Couverture du livre à lire

 

À lire aussi de Dominique Noguez : 

Comment rater complètement sa vie en onze leçons, éd. Rivages poche, 244 p., 6,50 €.
Une année qui commence bien, éd. Flammarion, 400 p., 20 €.
Les Trois Rimbaud, éd. de Minuit, 62 p., 7,60 €.
Amour noir, éd. Gallimard, « L’Infini », 180 p., 13,15 €.
Éloge du cinéma expérimental, éd. Paris Expérimental, 384 p., 40 €.

 

Critique et maître de conférences en cinéma à l’université de Paris-VIII, Noël Herpe est aussi écrivain. Il a tout récemment publié Souvenirs/Écran. Voyages en France 2017-2018 (éd. Bartillat).

 

Photo : Dominique Noguez © Ulf Andersen / Aurimages

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF