Le sens d’une vie : retour sur George Steiner

Le sens d’une vie : retour sur George Steiner

George Steiner est mort le 3 février dernier. Il représente cette figure rare du « critique-écrivain ». Spécialiste de la littérature comparée, il a consacré sa vie à faire dialoguer les langues, traquant dans les œuvres ce qu’elles nous apprennent du Mal dans l'histoire et au cœur de l’Homme.

Par Jean-Yves Masson

Toute sa vie, George Steiner a enseigné la littérature comparée. Il a été un représentant exemplaire de cette discipline dont il arrive trop souvent qu’on connaisse le nom sans bien savoir à quoi elle correspond. Aux gens que je rencontre, même fort intellectuels, et qui ouvrent de grands yeux ronds quand je leur dis que je suis comparatiste, j’ai pris l’habitude de citer le nom de George Steiner pour qu’ils comprennent de quoi il s’agit. En général, c’est très efficace : depuis Etiemble — et avant William Marx qui vient d’être élu au Collège de France et qui y occupe la toute première chaire consacrée à cette discipline, absente de bien des institutions —, aucun représentant de la littérature comparée n’aura autant fait rayonner cette discipline.

Steiner y est parvenu, et son œuvre est capitale pour cette raison même. La littérature comparée consiste à étudier les grands phénomènes littéraires, les grands courants esthétiques, les grands thèmes et mythes qui font vivre la littérature, sans se limiter à une seule langue ou à une seule époque, mais en montrant comment ils ont circulé d’une langue à l’autre, d’un pays à l’autre, d’un continent à l’autre, et même d’un art à l’autre, quand la littérature inspire la peinture, l’opéra, le cinéma, la danse, à moins que ce ne soit l’inverse. Un comparatiste est avant tout quelqu’un qui pense qu’on ne peut pas prétendre comprendre vraiment ce qu’est « la » littérature si l’on reste à jamais prisonnier de frontières nationales : il rejoint ainsi la culture des écrivains eux-mêmes, car il n’y a sans doute pas d’auteur de quelque importance qui ne se soit nourri de lectures d’œuvres étrangères, et même de la fréquentation des arts en général. Et si l’on fait remarquer que c’est là un grand paradoxe, puisqu’un écrivain est par définition prisonnier de la langue dans laquelle il œuvre, et qu’il appartient d’abord à sa littérature nationale, on répondra que c’est bien la raison pour laquelle la traduction, qui fait circuler les œuvres d’une langue à l’autre, revêt une importance cruciale : George Steiner n’a pas manqué de consacrer à ce phénomène un livre majeur, Après Babel (1978), qui aura permis à beaucoup de lecteurs novices en la matière de percevoir l’étendue de ce phénomène, longtemps relégué au second plan des préoccupations savantes, et pourtant d’une importance cruciale pour l’histoire littéraire comme pour la compréhension de la création elle-même.

Né en 1929 à Neuilly dans une famille juive issue de la Vienne des Habsbourg, élève du lycée Janson-de-Sailly, et à partir de 1940 du Lycée français de New York, George Steiner a parlé à égalité allemand, français et anglais dès sa prime jeunesse. C’est ce trilinguisme parfait qui le prédisposait à être un éminent comparatiste. Pour le devenir pleinement il ajouta à ces trois langues, par ses études, la connaissance de ces langues fondatrices que sont le latin et le grec — sans lesquelles ils n’eût pas écrit comme il l’a fait sur la tragédie, ou sur le mythe d’Antigone —, puis celle d’un certain nombre d’autres langues vivantes, dont le russe — un de ses premiers livres fut consacré à l’opposition fondamentale entre Tolstoï et Dostoïevski, deux auteurs entre lesquels se déroule comme le combat titanesque d’où est sortie toute la fiction moderne. Passionné par les cultures d’Europe centrale, pas seulement parce que ses ancêtres en provenaient, il voyagea beaucoup dans les pays de l’Est dans l’immédiat après-guerre et put observer ce que signifiait le poids du totalitarisme sur la vie de l’esprit.

L'incarnation ultime du « critique-écrivain »

Sa démarche est toujours de comparaison, de perpétuelle circulation entre les œuvres et les mondes : même quand il écrit sur Shakespeare ou Kafka, il ne peut que les inscrire dans un dialogue avec d’autres grandes voix de la littérature mondiale, depuis Homère et Eschyle. Cette circulation incessante, dans ses écrits comme dans sa conversation, pouvait parfois, j’en fus témoin, vous donner le vertige (comme jadis sans doute aux interlocuteurs de Malraux). Si cette mobilité innée de sa pensée a pu ne pas le faire tomber, sauf de rares fois, dans la superficialité de l’allusion qui en est le grand risque ou la tentation majeure (car toute grande ambition a ses pièges), c’est parce qu’il l’a mise au service d’un véritable projet d’œuvre, extrêmement cohérent sous la diversité des sujets abordés de livre en livre.

Steiner s’est voulu avant tout un lecteur : il aura été l’ultime incarnation en anglais (puisqu’il aura finalement écrit tous ses livres dans cette langue) de cette figure rare et pourtant toujours renaissante d’âge en âge qu’est le « critique-écrivain ». Charles Du Bos, Albert Thibaudet, Edmond Jaloux, Gaëtan Picon, Stanislas Fumet en auront été quelques-uns des meilleurs exemples dans notre langue. Steiner mérite que son nom reste inscrit auprès des leurs dans notre mémoire littéraire. Parfois, comme à lui ou à Barthes, l’université ou des institutions équivalentes ont su faire accueil à de telles figures ; parfois, elles demeurèrent totalement hors du champ des études érudites. Le critique-écrivain peut parfois être par ailleurs un créateur, comme le furent T. S. Eliot, Ungaretti, Yves Bonnefoy, Yeats et Ezra Pound ou Blanchot. Steiner, lui, se range avant tout dans la catégorie des « maîtres de lecture » — même si son unique roman, Le Transport d’A. H., où un commando de Juifs chasseurs de nazis traquent Hitler caché dans la jungle amazonienne trente ans après la fin de la guerre, dans le but de le traduire en justice en Israël au même titre qu’Eichmann, est sans doute central pour comprendre son œuvre.

Celle-ci en effet tourne tout entière autour de deux grandes questions qui pour Steiner n’en font qu’une : le langage comme objet possible de manipulations, de falsification ou de propagande, au péril de la dignité humaine (car le corps de la langue est notre corps second, notre corps culturel qui détermine entièrement notre rapport à notre corps naturel), et le scandale du Mal dans l’histoire et dans la nature humaine. Ce qu’il traque dans les grandes œuvres qu’il étudie, c’est au fond avant tout ce qu’elles nous apprennent sur cette inscription du Mal au cœur de l’Homme. Ce Mal, Steiner l’interroge en Juif qu’il est, et surtout en survivant de la Shoah, dont les parents ont fui l’Autriche dans un pressentiment de l’imminence de la catastrophe, puis quitté la France pour les États-Unis en 1940, quelques jours avant l’invasion allemande.

On a pu lire beaucoup de rappels, ces jours-ci sur Internet, de l’intérêt prétendûment coupable ou suspect qu’aurait éprouvé Steiner pour quelques « monstres » remarquables de la vie intellectuelle. Il tint en particulier à rencontrer Lucien Rebatet, éminent représentant du fascisme français, antisémite virulent, condamné à mort à la libération puis gracié in extremis. Quelle fascination poussa donc Steiner vers cet écrivain qui n’eut jamais un mot de regret pour son engagement public ? Plus que le désir de voir de près à quoi ressemblait l’un de ses bourreaux potentiels, ce fut probablement avant tout ce constat de lecteur : Les Deux Étendards, roman écrit par Rebatet dans l’attente de son exécution (et publié en 1952 par Gallimard, probablement sur la recommandation de Camus), est un authentique chef d’œuvre de la littérature française, quoi qu’on pense de son auteur. Comment un monstre peut-il écrire, malgré tout, un chef d’œuvre ? La question hanta aussi Etiemble dans L’Hygiène des lettres (1955) : comment un individu parfaitement ignoble, un pur salaud, peut-il devenir un romancier capable de traiter ses personnages avec intégrité, pureté, sens de l’absolu, et même droiture ? « Que voulez-vous, je n’y suis pour rien », assénait Etiemble, pourtant pas précisément susceptible de complaisance envers l’idéologie nazie. Il l’expliquait par la situation dans laquelle s’était trouvé Rebatet, dont aucun autre livre n’atteint à la même hauteur : écrire en se sachant condamné à une mort imminente met à nu le génie littéraire en interdisant les postures. Steiner, de son côté, revenant dans Extraterritorialité (2002) sur sa relation avec Rebatet, constatait que son cas relevait du « mystère » au sens religieux du terme : « Dans un même esprit humain peuvent se trouver associées la capacité à jouer et aimer Bach et la volonté d’exterminer un ghetto ou de napalmer un village. » Et donc, si l’on veut étudier la nature humaine, il faut partir de là.

Par-delà les turpitudes humaines

Cette coexistence est au fond la grande énigme à laquelle se sera donc affronté toute sa vie George Steiner, la raison pour laquelle il aura tenu encore à dialoguer (sans aucune concession) avec un esprit aux égarements à peine moins graves, et dépassés de plusieurs manières, mais tout de même marqué par sa proximité jamais reniée avec Charles Maurras et par un antisémitisme d’inspiration chrétienne, le philosophe Pierre Boutang : leur dialogue, dont la diffusion à la télévision fut un grand moment, devait nécessairement porter sur la question du Mal. Et ne pas y apporter de réponse, bien sûr, mais faire toucher du doigt l’essentiel, jusqu’à conduire le maurrassien inconditionnel à vaciller et à reconnaître que les Juifs n’ont pas à être vus comme « rebelles » à la vérité chrétienne. Tout comme il avait reconnu en Rebatet l’auteur des Deux Étendards, George Steiner était allé vers Boutang parce qu’Ontologie du secret lui semblait un des grands textes métaphysiques du XXe siècle (et de fait, pour peu qu’on considère que la métaphysique conserve une légitimité, ce jugement se défend). C’est la même capacité de reconnaître la grandeur d’une œuvre par-delà les turpitudes humaines de son auteur qui peut conduire un chef d’orchestre juif à diriger du Wagner… 

Avec de telles convictions, on ne peut pas s’étonner que Steiner ait été un partisan de la légitimité de la « quête du sens », contre le structuralisme qui avait prétendu rendre la question du sens imprononçable, la réduire à une illusion ou à un effet idéologique. Faut-il l’inscrire, pour cette raison, au nombre des « antimodernes » ? Il semble bien que oui. Steiner se réclamait en tout cas de la tradition de la « critique de la culture » même s’il ne lui donnait pas un sens aussi rigoureux et systématique, ni surtout aussi radical que les théoriciens de l’Ecole de Francfort. Le manque de mémoire de la civilisation moderne, surtout aux États-Unis, l’effrayait, une mode succédant à l’autre, le grand écrivain ou le grand artiste célébré n’étant jamais que le héros du moment, promis à un oubli certain : faire le deuil du sens a des conséquences collectives très concrètes, ouvre la porte à une culture de l’instant, de la propagande rebaptisée publicité, à la réduction de l’individu à son utilité économique. Le recul de l’étude des langues anciennes semblait à Steiner un grave effondrement, ouvrant la voie à un affaiblissement généralisé des esprits. Cambridge, où il choisit de vivre jusqu’à sa mort, était encore l’un des rares bastions de cette légitimité des études anciennes qui, pour un Européen véritable, est le fondement de la culture.

Il y a chez Steiner un pessimisme profond, mais il est aussi le penseur qui a souhaité, avec son essai Réelles présences (1991), rendre leur légitimité aux « arts du sens », en rouvrir la possibilité, même utopique. Cet essai n’aura guère été compris sur le moment ; peu d’artistes et d’écrivains d’aujourd’hui en ont vraiment saisi l’importance. Il est vrai qu’il faut, pour la commencer à l’entrevoir, ne pas hurler d’horreur à l’idée que la théologie puisse encore fournir des concepts féconds pour interpréter une œuvre littéraire. Ne s’intéressât-on qu’à son histoire, à ses débats indépendamment de toute croyance (mais peut-on s’y intéresser si l’on a renvoyé au néant toute transcendance ?), et à condition de ne pas non plus réduire l’idée de théologie à telle ou telle théologie particulière (le paganisme aussi eut ses théologies…) on trouverait en elle, pensait Steiner, des notions qui ont irrigué toute la création littéraire depuis l'Antiquité. Cette intuition sous-tend aussi Poésie de la pensée, écrit vingt ans après Réelles présences.

Car c’est finalement le rapport au divin qui est la clef de l’art : George Steiner s’est tenu à la limite extrême où cette intuition peut encore nourrir l’étude des œuvres, sans franchir le pas au-delà. Il est resté un critique, et le témoin d’une possibilité terrestre de plus en plus menacée aujourd’hui quel que soit le pays où l’on se trouve : celle de consacrer sa vie entière à la littérature.

 

Écrivain, critique, traducteur et éditeur, Jean-Yves Masson est aussi professeur en littérature comparée à la Sorbonne (Paris IV).

 

À lire : entretien avec George Steiner paru Le Magazine Littéraire en juin 2006, réalisé par François L'Yvonnet

 

Photo : George Steiner donne une conférence à Oxford © Tom Pilston/The Independent/REX/SIPA

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