Marguerite Abouet : « La Côte d’Ivoire est un théâtre à ciel ouvert »

Marguerite Abouet : « La Côte d’Ivoire est un théâtre à ciel ouvert »

Dans ce dernier volet de notre série sur la lecture, les jeunes et le livre en Côte d'Ivoire, l'autrice de la bande dessinée à succès Aya de Yopougon revient sur son enfance en Côte d’Ivoire, son arrivée à Paris à 12 ans et l’ouverture de trois bibliothèques.

Aya de Yopougon, qui raconte la Côte d’Ivoire prospère des années 1980 à travers les yeux de la jeune Aya, a été traduit en 17 langues. Comment expliquez-vous ce succès ?

Marguerite Abouet : C’est toujours impressionnant qu’une petite histoire au fin fond des quartiers africains puisse rencontrer autant d'échos positifs, que ce soit en Corée du Sud ou en Allemagne. Quand on parle de famille, d’éducation, de vie de couple, il y a de fortes chances que nos histoires se ressemblent. C’est la manière de résoudre ces problèmes qui diffère. Ici, la rencontre entre la femme et le ‘deuxième bureau’ [maîtresse], c’est tellement commun que ça ne peut pas choquer, alors qu’en Europe, ça demande des années de psy ! L’humour assouplit ces histoires parce qu’à la fin, la vie continue.

A quel point vos livres sont-ils inspirés de votre enfance en Côte d’Ivoire ?

Je me suis inspirée de la vie de mes cousines plus âgées, de leurs histoires avec les garçons, des voisins qui avaient plusieurs femmes… J’ai de la chance d’être dans un pays qui est un théâtre à ciel ouvert.

C’est comme cela que vous êtes venue à l’écriture ?

J'ai quitté la Côte d’Ivoire pour Paris à 12 ans. Mes nouveaux copains avaient beaucoup de préjugés sur l’Afrique, ils demandaient si on avait des voitures, des écoles, des maisons. Et moi j’avais un art de raconter les histoires que je tenais de mon grand-père maternel, qui me disait de beaucoup mentir aussi. Alors je racontais que je chassais le lion dans la forêt… et on me croyait ! Puis à 17 ans, je me suis mise à écrire dans ma chambre de bonne. On m’a un peu arrachée à la Côte d’Ivoire. Ecrire, c’était une thérapie, pas une passion.

Pourquoi avoir choisi la bande dessinée comme support ?

On m’a présenté Clément Oubrerie, dessinateur jeunesse. Il m’a demandé des photos de moi petite, de mon quartier et quelques jours après, il m’a montré ses planches. Je trouvais ça plus parlant qu’un roman. C’est lui qui a eu l’idée d’envoyer le livre à Gallimard, qui venait de lancer une nouvelle collection de BD dirigée par Joann Sfar.

Comment vos œuvres sont-elles accueillies en Côte d’Ivoire ?

Il y a une vraie fierté qu’Aya fasse le tour du monde. La première fois que je suis venue dédicacer la BD en Côte d’Ivoire, la plupart des enfants n’avaient pas le livre. J’ai dit à Gallimard que le livre coûtait trop cher en Afrique, donc l’éditeur a fait une version souple moins chère, mais ça ne suffisait pas. Je me suis alors dit que si je ne pouvais pas donner un livre à chaque Ivoirien, je pouvais au moins faire une bibliothèque.

Et le projet s’est mis en place…

J’ai rencontré un premier maire, qui m’a demandé ce que ça allait lui rapporter. J’étais un peu déçue. Le maire d’Adjamé [une commune d’Abidjan] m’a proposé un local et en 2009, on a pu ouvrir la première bibliothèque. Deux autres ont suivi avec 5000 inscrits aujourd’hui. On a noué des partenariats avec les maisons d’édition pour avoir des livres neufs adaptés à la jeunesse : je ne voulais pas qu’on me donne des livres dont personne ne veut, ce n’est pas une poubelle !

Comment jugez-vous le rapport des enfants aux livres ?

On a tendance à dire que les petits Africains ne lisent pas parce qu’on ne leur en a pas toujours donné l’occasion. Les enfants viennent quand la lecture n’est pas une obligation ou une punition. Il y a dix ans, le ministre de l’Éducation nationale trouvait que l’initiative était bonne, mais il préférait que je fasse ça dans les écoles. Or dans certaines écoles d’Abidjan, les élèves sont une centaine, le mobilier est très vieux, les toits fuient… ça ne donne même pas envie d’y aller. C'est aussi pour ça que je voulais que les bibliothèques soient en dehors de l’école. D’ailleurs, elles sont aussi ouvertes aux analphabètes.

Après dix ans, quel bilan tirez-vous ?

J’éprouve beaucoup de fierté à voir tous ces jeunes, issus de quartiers défavorisés, qui sont brillants. Mais aussi un peu de découragement et de frustration. En dix ans, on n’est toujours pas aidés. On aimerait tellement créer des bibliothèques partout dans le pays, je ne comprends pas pourquoi c’est aussi difficile à mettre en place.

Propos recueillis par Amandine Reaux.

 

Retrouvez les trois volets de cette série estivale sur la lecture et la littérature jeunesse en Côte d'Ivoire

  1. Le pari de Tchonté Silué
  2. Abidjan et les boîtes à livres de Rita Dro
  3. Marguerite Abouet : « La Côte d’Ivoire est un théâtre à ciel ouvert »

 

Photo : Marguerite Abouet © Amandine Réaux

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF