L'Amérique pourrie

L'Amérique pourrie

La Contrée est le premier roman de Ben Metcalf. Ancien rédacteur en chef de Harper’s Magazine actuellement professeur à la Columbia University’s School of the Arts, il livre un texte ardu et sévère contre le mythe du retour au rural dans une « Amérique véritable » fantasmée.

Par Vincent Dozol  

Et la Nature prudente reconnaît tous les siens, 

Par les cours et par les villes, les vallées et les monts, 

Elle s’offre de pleine grâce, comme une amante, 

Et déverse, généreuse, plus de trésors pour son fils,

Et des trésors plus vrais, lors d’une marche en forêt, 

Que tous les érudits n’en trouveront jamais 

Armés d’un microscope en dix fois dix sorties

Ces vers ont introduit l’oraison funèbre de Henry David Thoreau, l’auteur de Walden (1854), par Ralph Waldo Emerson, en mai 1862. C’est peu dire que Ben, le narrateur de La Contrée, ne partage pas ces envolées bucoliques. Emerson et Thoreau, « non contents de souhaiter que la terre fût considérée comme bienveillante et sage souhaitaient aussi que ces absurdes caractéristiques devinssent synonymes de l’âme américaine », explique-t-il dans La Contrée

Against the Country : a novel (titre original), est un roman-réquisitoire ardu contre l’injonction populaire du retour à la terre. Quelques éléments narratifs affleurent : dans les années 1970, une famille de cinq personnes quittent une zone suburbaine de l’Illinois pour s’installer dans une ferme du comté blanc et religieux de Goochland en Virginie, 10 000 âmes sur 750 km2, à une soixantaine de kilomètres de Richmond. Les parents sont pris d’une fièvre hippie et d’une « nostalgie de la boue » qui rejette la corruption de la ville. « Prisonniers des champs », les enfants triment toute la journée, ils coupent du bois ou s’occupent des animaux. L’ignorance est une vertu ici-bas. Rien ne semble pouvoir pousser convenablement, hormis les miasmes et la folie. Les rares figures humaines alentours sont grotesques, arriérées et menaçantes. La vie au grand air n’est qu’une succession de calamités. Devenu adulte, le benjamin de la fratrie ne digère pas ce choix. Son enfance rurale fut un enfer et le livre, une litanie de reproches à ses parents et de haines pour tout ce qui se rapporte à la campagne. 

Ben Metcalf, ancien rédacteur en chef littéraire de la revue Harper’s, enseigne l’écriture à l’université de Columbia (New York).  En 1998, il expliquait déjà progresser « par la rage » dans un essai publié par The Baffler contre le fleuve Mississippi, qualifié de « ver du cœur ». Son premier roman programmatique se divise en sept chapitres composés de courts essais sur la sexualité refoulée, les mûres, le racisme institutionnel, la cheville maternelle, le maïs ou les dangers de la basse-cour. Aucun dialogue, pas de construction de véritable personnage, peu de psychologie. L’avancement du récit est difficilement perceptible. Le style est ardu, certaines phrases s’étalent sur une page entière, des paragraphes sont peu compréhensibles. Aux Etats-Unis, Metcalf a été comparé à un David Foster Wallace des champs, ce qui donne une bonne idée du niveau d’écriture.

Le livre ne relève pas du Southern gothic, c’est plutôt une négation des genres pittoresques et autobiographiques. On n’est pas très loin de la démarche artistique des films Deliverance (1972) de John Boorman ou Southern Comfort (1981) de Walter Hill, hormis que tout est statique et que le regard est celui d’un enfant. Pour Ben Metcalf, la pourriture ambiante fait germer la violence. C’est le père qui est le premier à l’exercer, battant ses fils sans relâche. Un matin, le narrateur braque son bus scolaire à la carabine, ce qui se révèle être un non-évènement. Sous le déluge de mots, les mythes fondateurs du pays sont en jeu. Goochland ressemble à l’idée que les citoyens se font de « la vraie Amérique ». Sur ces terres bénies de Dieu qui ont vu débarquer les colons britanniques, qui sont devenues celles de Thomas Jefferson, Ben Metcalf ne manque pas d’ambition pour battre en brèche les thèmes épiques de la frontière, des sources du Mal et de l’homme contre la nature. Un certain nombre d’illustres Américains sont désignés responsables de ses illusions qui empoisonnent encore la jeunesse : Fenimore Cooper, le sénateur Calhoun, le poète Walt Whitman ou l’écrivain E.B. White. 

La première partie, bien que tortueuse, est la plus réussie. C’est une tentative d’en finir avec cette terre maléfique, un mélange d’horreur fermière, de petites bassesses et de renoncements, d’actes violents et d’humour noir. De nombreuses saillies assassines sont réjouissantes, bien qu’elles exigent un effort prolongé de lecture. La seconde partie se recentre sur le rapport au père. Elle flirte avec l’idée de parricide mais les motifs ressassés jusqu’à l’épuisement finissent par lasser. L’affrontement familial se double d’une critique littéraire. « Les pères écrivent, les fils lisent, puis les fils écrivent, et les pères meurent avant d’avoir pu lire ce que leurs fils ont écrit contre eux. C’est fort dommage mais c’est ainsi », explique le narrateur. Le fait de gloire du père est un article consacré à Un jour rêvé pour le poisson-banane de J.D. Salinger (1948) publié par une revue littéraire sudiste, dont le fils s’emploie méthodiquement à souligner la médiocrité.  

Ben Metcalf a passé son enfance entre l’Illinois et le Commonwealth de Virginie : ce roman est donc présenté comme une métafiction. Le narrateur s’adresse à plusieurs reprises au lecteur, le questionnant sur la confiance que l’on peut accorder à son texte. Il s’amuse à déconstruire son histoire, fait des renvois dans le livre, cherche un relatif dépouillement du genre romanesque en proposant un trop-plein d’effets et de structures alambiquées. Il avoue malicieusement qu’il échoue à reconstituer « cette condamnation particulière de l’enfance ». On se permet à la fois de le croire et d’en douter. 

 

À lire : La Contrée, Ben Metcalf, Paris, Post-éditions, 464p, 24€ (traduit de l’anglais (États-Unis) par Séverine Weiss)

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