Abidjan et les boîtes à livres de Rita Dro

Abidjan et les boîtes à livres de Rita Dro

Rita Dro, journaliste et bloggeuse, installe pour la première fois des boîtes à livres à Abidjan en libre service sans craindre les vols. Deuxième article d'une série de trois sur la lecture, les jeunes et le livre en Côte d'Ivoire par Amandine Réaux. 

Marie-Paule et ses voisines, 9 à 13 ans, accourent devant la maison de Rita Dro. Ce mercredi après-midi pour les cinq fillettes, c’est atelier de lecture. Chacune pioche une histoire de « Max et Lili » dans le gros sac de livres. Des filles uniquement, les garçons, eux,  jouent au football. « Cela me va droit au cœur, réagit Rita, car une fille qui lit, c’est des petits frères qu’elle "contamine" ». 

Les livres sont des dons reçus pour alimenter la boîte à livres, fraîchement installée dans cette cité de 200 habitants dans un quartier calme et aisé d’Abidjan. Le concept, répandu en Europe, était inexistant en Côte d’Ivoire jusqu’à ce que Rita Dro le découvre sur Facebook. Les critiques telles que « Tu vas te faire voler les livres et les retrouver au marché noir », ne la découragent pas. Un investissement de 50 000 Francs CFA (76 euros) pour faire construire la jolie maisonnette suffit. Et aucun vol à déplorer depuis l’installation en février, « au contraire, j’ai reçu des centaines de dons et ça n’arrête pas ! »

A l’origine, un constat : en Côte d’Ivoire, les bibliothèques sont rares et peu fréquentées « car il faut prendre un abonnement payant », avance Rita Dro. « L’éducation ivoirienne traverse une crise [la grève des enseignants retarde l’apprentissage], mais personne n’agit. Il ne faut pas tout imputer au gouvernement, mais faire des petites actions à notre niveau ». 15 minutes plus tard, les écolières relèvent la tête. Marie-Paule se lance dans un résumé de Lili est stressée par la rentrée. Ce qu’elle en retire ? « Un enfant ne doit pas avoir peur de l’école, car si tu es tout le temps stressée, tu ne pourras pas être ministre ». Rita Dro embraye sur les professeurs ivoiriens qui « chicotent » [tapent] leurs élèves : « C’est malheureux ! Dans certains pays, comme en France, c’est interdit. » Le livre Grand-père est mort, présenté par Katie, initie une discussion sur le processus de la vie. « Cet atelier permet d’aborder des thématiques comme le harcèlement, la timidité, et leur apprend à s’exprimer devant d’autres personnes », analyse Rita Dro.

« Dès que j’ai vu la boîte, avant même l’inauguration, j’ai demandé à emprunter des livres. Il n’y a pas de bibliothèque dans mon école », regrette Marie-Paule. Vérane y « trouve des livres qu’il n’y a pas au collège. J’adore lire, je vis l’histoire », sourit-elle. Elle repart avec Toutankhamon, la légende de l’enfant pharaon. Par prudence, le fonctionnement de la boîte à livres est très organisé. Les lecteur.rice.s ont le choix entre le troc et le prêt, consciencieusement inscrit dans un cahier. Rita Dro aimerait en installer une à Abobo, commune défavorisée d’Abidjan mais elle attend un retour de la mairie : « Quand on passe par les autorités, tout est lent. » Le campus de l’Université Félix Houphouët Boigny d’Abidjan - dont la bibliothèque est « pauvre » - et la cité où Rita Dro a grandi devraient bientôt héberger eux aussi une boîte à livres.

Pour l’heure, la boîte à livres intéresse surtout les enfants, hormis « deux ou trois mamans qui aiment lire ». Et les papas ? « Ils ne sont jamais là, regrette Rita Dro, mais un voisin a demandé l’installation d’une boîte à livres dans sa cité ». Jamais à court d’idées, elle veut associer une collecte de livres à un repas, « puisque les Ivoiriens aiment bien manger ». Avec un pari vertueux : un parent qui lit, c’est un enfant qui le copie.

 

Retrouvez les trois volets de cette série estivale sur la lecture et la littérature jeunesse en Côte d'Ivoire

  1. Le pari de Tchonté Silué
  2. Abidjan et les boîtes à livres de Rita Dro
  3. Marguerite Abouet : « La Côte d’Ivoire est un théâtre à ciel ouvert »

 

Photo : Boite à livres © Amandine Réaux

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OCTOBRE :

 Microclimat judiciaire : entretien avec Judtih Rochfeld

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► « Le génie français, c’est la liberté ! » : version longue de l'entretien avec Laurent Joffrin

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Pour accompagner notre dossier sur la littérature érotique, nous vous proposons de plonger, en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bnf, dans la vie de Rachilde, la reine des décadents.

Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF