Leurres de la sortie

Leurres de la sortie

Propulsant la joyeuse bande de personnages de Bienvenue au club dans les années 2010, l'écrivain anglais Jonathan Coe raconte comment une population divisée et déboussolée a pu en venir au Brexit.

Ceux qui doutent que la fiction puisse avoir quelque valeur politique devraient lire Le Coeur de l'Angleterre : le brillant romancier Jonathan Coe y raconte comment la Grande-Bretagne en est venue au Brexit. Et comme il le fait à travers une galerie de personnages - bien connus de ses lecteurs - on trouve dans son roman ce qui manque aux articles d'analyse qui se penchent sur la situation du pays. C'est-à-dire les motivations des individus et le contexte qui leur a donné une forme politique. Prenez Ian, moniteur d'auto-école et brave type exemplaire. Au début du roman, il s'entend très bien avec sa collègue Naheed, d'origine étrangère. Les deux guignent la même promotion. Naheed l'obtient. Ian apprend la nouvelle alors qu'il effectue une croisière avec sa femme et en conçoit une légitime frustration. Mais le soir, au dîner, un des convives attribue sa déconfiture au politiquement correct et aux préférences qui seraient systématiquement accordées aux personnes issues des minorités... Question : combien faudra-t-il d'infortunes supplémentaires à Ian pour basculer dans la xénophobie - où se vautre déjà sa mère ?

Le Coeur de l'Angleterre n'est pas un roman à thèse. C'est un roman de vies : Jonathan Coe y reprend la joyeuse bande de personnages formée dans Bienvenue au club et développée dans Le Cercle fermé - et, avec elle, la structure chorale qui faisait le sel du diptyque. Le procédé n'a pas vieilli, contrairement aux personnages : on les avait découverts tout jeunes dans le Birmingham des années 1970, aux heures noires du terrorisme irlandais, on les retrouve quinquagénaires et revenus de leurs illusions dans un pays déboussolé. Mais tout n'est pas noir : vous souvenez-vous de Benjamin, ce personnage mémorable que vous aviez laissé empêtré dans un projet littéraire impossible devant associer littérature et musique et dans une histoire d'amour impossible avec une ex-beauté scolaire devenue boulet existentiel ? Le Coeur de l'Angleterre le soulage de ses tourments en quelques pages - et le transforme en auteur publié, on ne dira pas comment. Quant à son vieil ami Doug, marié à une aristocrate fantasque (ils ont baptisé leur fille « Coriandre »), il travaille toujours comme commentateur politique. Ce qui tombe bien puisque ses rendez-vous réguliers avec un conseiller du Premier ministre permettent à Jonathan Coe de retracer le processus qui a mené à la catastrophe du référendum - tout en se livrant à des moments de satire hilarants et effrayants. « Pourquoi est-ce que les journalistes aiment tant les questions hypothétiques. Et qu'est-ce qui se passe si vous perdez ? Et qu'est-ce qui se passe si on quitte l'UE ? Qu'est-ce qui se passe si Donald Trump est élu président ? Vous vivez dans un monde imaginaire, vous autres. Pourquoi ne pas me poser plutôt des questions pratiques, comme "Quels seront les trois points forts de la stratégie de campagne de Dave [David Cameron] ?" »

Une folie est à l'oeuvre, dans la narration, et ce n'est pas celle du romancier. Et cette folie contamine toute la population, trace des lignes de fracture à l'intérieur des couples, qu'ils soient mari et femme (Ian et son épouse Sophie, nièce de Benjamin), parents et enfants (le père de Benjamin, Colin, vire xénophobe à son tour), employeurs et employés (la mère de Ian et sa femme de ménage d'origine étrangère). Cet état de discorde générale trouve un reflet comique dans une histoire parallèle - celle de deux clowns pour enfants qui se livrent une guerre sans pitié. Mais, si Jonathan Coe penche parfois pour la fantaisie, il équilibre par des effets de réel. Le meurtre de la députée pro-UE Jo Cox, les émeutes de 2011, la mort du chanteur Prince y apparaissent comme des bornes mémorielles qui permettent au lecteur de revivre la période de la narration (de 2010 à 2018). Ces événements représentent aussi ce que les gens ont encore en commun à l'heure des divisions. Jonathan Coe décrit ainsi la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques de 2012 comme une parenthèse enchantée durant laquelle toute la nation s'est retrouvée unie par une fierté patriotique bienvenue... Un passage essentiel : il nuance le panorama du désastre, injecte la dose d'optimisme qui rend le propos de l'auteur - globalement pessimiste - d'autant plus crédible. On rit souvent, dans Le Coeur de l'Angleterre. Mais, derrière ce rire, se cache le pire.

LE COEUR DE L'ANGLETERRE, Jonathan Coe, traduit de l'anglais par Josée Kamoun, éd. Gallimard, 560 p., 23 E

« ÊTRE BRITANNIQUE NE SIGNIFIE PLUS RIEN »

Dans Le Coeur de l'Angleterre, Jonathan Coe soumet ses personnages aux affres du Brexit, qui devient pour chacun une affaire personnelle.

L'écrivain doit-il être engagé, comme vous l'écrivez, ou vaut-il mieux qu'il demeure un « immigrant intérieur », échappant à la réalité ?

Jonathan Coe. - Il n'y a pas de règle, y compris pour moi, mais les difficultés de mon pays ont suscité en moi un besoin brûlant d'enquêter sur leurs origines et d'imaginer leurs résonances sur les gens. Le seul effet positif du Brexit est d'avoir galvanisé une communauté créatrice. Dans quel pays souhaitons-nous vraiment vivre aujourd'hui ? Je n'ai pas tant été saisi par le résultat du vote que par le triomphalisme ambiant. Quelle est dès lors notre identité profonde ? Le Brexit a scindé le pays en deux. Boris Johnson, élu Premier ministre, n'est pas approprié pour ces temps de crise. Cette instabilité va avoir des répercussions sur toute l'Europe.

Les questions d'identité, de changements de vie, vous ont toujours fasciné. Avec le Brexit, vous devez être servi ?

Être britannique ne signifie plus rien. Je suis anglais tout en me sentant européen ; or on me demande de faire un choix binaire entre deux identités compatibles. J'ignore pourquoi je suis obnubilé par les bifurcations de l'existence, thème récurrent de mon oeuvre. La Femme de hasard en est un bel exemple. L'impact des petits accidents de la vie me fascine, d'autant qu'il peut s'appliquer à l'histoire ou au Brexit.

Vos héros sont confrontés à un autre tournant : l'âge. Mais ont-ils grandi pour autant ?

Ces quinquas ont acquis une meilleure connaissance de soi et de leurs limites. Cela leur apporte une certaine paix. Introverti, l'écrivain Benjamin apprend à accepter ses fragilités. Doug, étant plus extraverti, se tourne vers le sort politique de son pays, qui le renvoie à ses propres turbulences. Malgré mon succès, je me sens un outsider scrutant le monde politique de l'intérieur. Mon plus grand rêve ? Inspirer mes filles et leurs semblables de 20 ans. Puissent-ils améliorer le monde, en nettoyant le bazar laissé par ma génération. Sacré boulot ! Propos recueillis par Kerenn Elkaïm

Extrait

Un couple peut décider de se séparer pour toutes sortes de raisons : l'adultère, la cruauté, la violence domestique, le manque de vie sexuelle. Mais une divergence d'opinions sur l'appartenance de la Grande-Bretagne à l'Europe ? La chose paraissait absurde. Elle l'était. Et pourtant, au fond d'elle-même, Sophie savait que ce n'était pas tant une raison qu'un point de bascule. Elle trouvait que Ian avait réagi si bizarrement à l'issue du référendum, par un triomphalisme si infantile, avec une espèce de joie mauvaise (il ne cessait de répéter le mot « liberté » comme s'il était le citoyen d'un minuscule État africain qui aurait arraché son indépendance à l'oppresseur colonial) que, pour la première fois, elle réalisait clairement qu'elle n'entendait plus rien aux idées et aux sentiments qui étaient les siens.

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

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