Les saillies d’Oscar Wilde

Les saillies d’Oscar Wilde

Les mots d'esprits d'Oscar Wilde font partie de sa légende. Il les décrivait comme la représentation délibérée d'instants de paradoxe, d'amusement ou encore d'absurdité.

Par Stéphanie Hochet.

Les personnes qui ont rencontré Oscar Wilde témoignent toutes de son don pour la conversation où fusaient saillies et jeux de mots. Si l’homme n’était pas particulièrement aimé de son vivant, même si on allait voir ses pièces, du moins lui concédait-on un génie de la phrase qui fait mouche et suscite le rire, ou le gloussement, ou la gêne – tout dépend du degré de « moralité » du public.

A travers le mot d’esprit, Wilde ne dit que le fond de sa pensée, ce qui est inacceptable à l’époque victorienne. Dans cette société où la morale bourgeoise domine, l’idéologie de la vie domestique célèbre le couple marié, hétérosexuel et blanc, sa reproduction biologique et sa division des tâches selon la hiérarchie des sexes.  Les « invertis » comme on les appelait étaient persona non grata, condamnés au secret et pouvaient finir en prison, ce qui, on le sait bien, arriva à l’écrivain. Oscar Wilde aura donc passé sa vie à jouer de l’ambivalence, de la parodie pour exister sous le regard de l’autre. Son humour avait double emploi, il faisait de lui un être brillant socialement et, en même temps, révélait ce qu’il fallait cacher. Il avançait dans son milieu social avec le glaive et le bouclier. On regarde ses pièces ou on les lit avec l’espoir toujours récompensé de découvrir une saillie qui laisse ébaubi.

Comme son personnage Earnest dans The importance of being Earnest qui peut se traduire de maintes façons délicieuses en français, Wilde mène donc une double vie. Le fait même que l’auteur joue du double sens du prénom Earnest qui signifie sérieux est une ironie telle qu’il les affectionne. Earnest – généralement traduit Constant –  est, évidemment, le contraire d’un homme sérieux mais l’essentiel est de paraître bien porter son nom. Dans une pièce qui se conclut de façon très shakespearienne par des mariages, Oscar Wilde donne des coups de griffes à la célébration du bonheur domestique : « J’ai souvent remarqué que chez les gens mariés, le champagne est de mauvaise qualité ». Il sera même plus clair dans Le portrait de Dorian Gray : « L’unique charme du mariage, c’est qu’il oblige sans recours l’un et l’autre conjoints à vivre une vie de mensonge. » L’ironie de Wilde est une pose distinguée portée sur des désillusions : « Les hommes se marient parce qu’ils sont las ; les femmes parce qu’elles sont curieuses ; les deux sont déçus » in Le portrait de Dorian Gray. De l’amour, il ne croit qu’à l’ivresse instantanée : « la seule différence entre un caprice et une passion de toute une vie, c’est que le caprice dure un peu plus longtemps ».

La littérature, la vie, l’art, la moralité, les hommes, les femmes, la famille, l’Angleterre lui inspirent ses meilleurs mots d’esprit.

Les femmes en prennent pour leur grade plus que les hommes. Très critique de la société bourgeoise, il n’est pourtant pas dénué d’une misogynie de bon aloi mais le style pardonne tout.  Dans Une femme sans importance, il dira : « Il ne faut jamais faire confiance à une femme qui avoue son âge véritable. Une femme capable de vous dire une chose pareille est capable de n’importe quoi ». Sans illusion sur la vie des femmes, il écrit : « Il n’y a qu’une seule tragédie dans la vie d’une femme. Son passé, c’est toujours son amant, et son avenir, c’est invariablement son mari ».

Le théâtre est le mode d’expression qui lui convient le mieux, c’est le lieu où son don pour la faconde de génie rencontre directement son public : « J’adore le théâtre. Il est tellement plus vrai que la vie » (Le portrait de Dorian Gray). Les personnages principaux de ses pièces sont des double de Wilde, les autres sont peu ou prou des décors. Ainsi, l’auteur dans la bouche de son personnage, Earnest/Constant : « Je ne voyage jamais sans mon journal intime. Il faut toujours avoir quelque chose de sensationnel à lire dans le train. » Autre délice auquel nombre d’écrivains souscriront dans L’art d’être Constant : « La famille, c’est tout simplement une meute de gens assommants qui n’ont pas la plus faible idée de la façon dont il convient de vivre et sont dénués du moindre instinct concernant le moment où il convient de mourir ». S’il porte un masque en s’exprimant à travers un personnage de théâtre, Wilde peut alors parler sans censure : « Le bon goût est l’excuse toujours avancée pour justifier la vie déplorable que je mène » (Earnest). Autant qualifier sa propre vie avec les adjectifs que ses ennemis lui réservent.

Le tabou de cette société, c’est le plaisir. Le sexuel ne peut être évoqué ouvertement, surtout s’il n’est pas dans la norme dominante. Wilde va tourner autour, l’évoquer par des détours, des métaphores : « Une cigarette est le type même du parfait plaisir. Elle est exquise et vous laisse insatisfait », et bien sûr : « Je suis capable de résister à tout, sauf à la tentation. » in L’Éventail de Lady Windermere. De toute façon, Wilde tient les jugements moraux pour des sottises hypocrites et déclare dans Sentences philosophiques à l’usage de la jeunesse que « La perversité est un mythe inventé par les gens vertueux pour expliquer l'étrange attrait qu'exercent les autres. »

Son habilité aura été de faire rire de ses transgressions, permettant ainsi au public d’oublier qu’elles choquaient.

 

 

Stéphanie Hochet est écrivaine. En 2018, elle a publié son premier essai, Éloge voluptueux du chat (Philippe Rey). Son dernier roman est L'Animal et son biographe (Rivages, 2017).

 

À lire : Oscar Wilde, le dandy crucifié, un dossier publié dans le numéro 13 du Nouveau Magazine littéraire (daté du mois de janvier 2019)

 

Photo : Oscar Wilde © INP/AFP

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