Les mots nous manquent

Les mots nous manquent

La destruction de la nature passe aussi par celle de son lexique, appauvrissant ainsi notre imaginaire.

La nature dans laquelle nos ancêtres ont vécu, jusqu'au tournant du XXe siècle, a disparu de nos pensées et de nos rêves, bien avant de mourir devant nos yeux écarquillés. Oui, le désastre écologique de la « sixième extinction », auquel nous assistons avec une impuissance fausse, en réalité criminelle, s'est d'abord produit sous la forme d'un effondrement imaginaire, mais aussi linguistique. Si les jeunes descendent aujourd'hui dans la rue en défense de « la nature », c'est aussi parce que, par une érosion mentale qui a duré plusieurs générations, ils ne peuvent plus en parler autrement que par des généralités. Ainsi a disparu ce que l'historien Romain Bertrand appelle « le détail du monde », avec des conséquences écologiques monumentales ; car, « si nous ne savons plus aimer les êtres naturels, c'est que nous ne savons pas les nommer ».

En plongeant dans l'histoire de l'histoire naturelle, le détail du monde refait donc le chemin pas à pas. Retournant au XVIIIe siècle, Romain Bertrand montre à quel point ceux que nous appelons aujourd'hui les « scientifiques » furent animés d'une passion qui ne visait pas « la nature » ; il s'agissait d'un « amour cruel » de la collecte, de la différence, de l'observation, et même du rêve de reconstituer, par la connaissance, le vaste horizon des vivants de la Terre. On rit de plaisir devant les délires mystiques de Hutchinson et de Rousseau, face à la joie enfantine de Wallace barbotant dans les mangroves, ou suivant le parcours tortueux de Tom Harrisson, partagé entre l'observation des oiseaux et des hommes. Leurs plaisirs paraissent simples ; mais ces rapports physiques à des êtres précis ont accouché des plus grandes découvertes. Wallace explique ainsi que la théorie de l'évolution est née, sous sa plume et sous celle de Darwin, parce que « Darwin et moi avions ce qu'il appelle "la pure passion de la collecte" ». Ensuite, ces détails ont tissé une continuité physique entre humains et non-humains, que tout un arsenal de mots avait pour fonction d'exprimer - depuis les textes de Goethe, de Virginia Woolf ou de Francis Ponge, en passant par la nomenclature des couleurs d'Abraham Gottlob Werner et Patrick Syme (1821).

On sortirait de cette promenade, aussi désenchantée que délicieuse, avec l'envie pressante de se faire un herbier, si Romain Bertrand, dans une autre publication (une livraison de la revue Annales), ne donnait lui-même un bel exemple de « cette folle idée d'une description qui ne retranche rien de ce qu'elle décrit, qui fait la part égale au gigantesque et à l'infinitésimal, à la galaxie et au lichen ». Lorsqu'il décrit le lien entre la « micro-histoire » et « l'histoire globale », Romain Bertrand suggère que le goût pour les détails de la nature s'est peut-être déplacé vers les nouvelles formes de l'histoire, par des études désormais capables de prendre en compte des sources multiples et, au lieu de se concentrer sur des événements ou des individus, d'étudier le devenir humain en termes de situations ou d'interactions. Si, par extraordinaire, l'humanité survivait à l'agonie de « la nature », tout ne serait peut-être pas complètement perdu. Car elle garde, semble-t-il, encore assez de curiosité pour s'étudier elle-même.

LE DÉTAIL DU MONDE, Romain Bertrand, éd. du Seuil, 288 p., 22 E.

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À lire : « Le froid, roman en trois actes avec entractes », Andreï Guelassimov, traduit du russe par Polina Petrouchina, éd. Actes Sud

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