Les faux frères de Big Brother

Les faux frères de Big Brother

Orwell excite toutes sortes d'exégètes plus ou moins légitimes, d'autant qu'il présente l'avantage d'être mort.

Rarement la pensée d'un écrivain aura été à ce point malaxée, déformée, amputée : comme s'il s'agissait, de remettre dans sa bouche ombreuse des mots que l'on se sentirait peu légitime à prononcer soi-même. En mai 2015, Natacha Polony crée le Comité Orwell, « un laboratoire d'idées qui a pour objectif de faire entendre une voix différente dans un paysage médiatique trop uniforme ». L'air est connu, et l'ouverture empruntée à l'auteur : « Parler de liberté n'a de sens qu'à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu'ils n'ont pas envie d'entendre. » Ça promet...

Défendre le pluralisme des idées - qui ne lui en demandaient pas tant : telle semble la mission sacrée de la directrice de la rédaction de Marianne, qui se défie du clivage gauche-droite et déplore « la concentration des médias dans les mains de quelques personnes » (Daniel Ketínský, le propriétaire de l'hebdo, présent aussi au capital du groupe Le Monde, a dû apprécier, comme Serge Dassault avant lui, son employeur au Figaro). Et notre pourfendeuse d'enfoncer le clou : « En relisant Orwell, nous avons l'impression d'y retrouver certaines caractéristiques de notre époque. Comme dans 1984, la captation des grands médias par des groupes d'intérêts économiques et politiques a conduit au contrôle de l'information et à la marginalisation de toutes pensées alternatives. » Dont acte. Une chaîne de télévision sur Internet est lancée au printemps 2017 : Orwell TV, « le média libre de la France souveraine ». Las ! les ayants droit de l'écrivain paraissent peu sensibles à l'hommage, et la chaîne est rebaptisée. Polony TV...

Au secours de l'outragé

Le problème de la pensée d'Orwell, c'est qu'elle est, précisément, une pensée : complexe, protéiforme, et absolument irréductible. De gauche, George l'était, sans équivoque : « Tout ce que j'ai écrit de sérieux depuis 1936, chaque mot, chaque ligne, a été écrit, directement ou indirectement, contre le totalitarisme et pour le socialisme démocratique tel que je le conçois », disait-il en 1946. Mais Les Orwelliens restent divisés : « anarchiste conservateur » pour les uns, « trop égalitariste et révolutionnaire pour être social-démocrate ou travailliste » aux yeux des autres.

Orwell se disait patriote, par ailleurs, et défenseur des gens ordinaires : c'est bien de ces faux paradoxes que se régalent ses admirateurs tout neufs, reprenant notamment à leur compte la notion de common decency, que le philosophe Bruce Bégout résume à « une morale des moeurs » et à la faculté innée de percevoir le bien et le mal. Vaste programme... Trop vaste ?

« Les petites gens ont eu à subir depuis si longtemps les injustices qu'elles éprouvent une aversion quasi instinctive pour toute domination de l'homme sur l'homme », écrivait encore l'auteur de La Ferme des animaux. Et les tenants d'un populisme bon teint de verser leur larme. Ah, les pauvres, ces chères victimes ! « Le consumérisme a fait de l'individu le petit homme déraciné dont rêvait Big Brother », déplore pour sa part Natacha Polony, qui touchait 27 400 euros par mois chez Europe 1 (il faut bien vivre). La solution, en attendant des jours meilleurs ? Relire Orwell, par exemple : « Ses romans bien sûr, mais aussi son travail journalistique et intellectuel plus méconnu. »

C'est cette pratique assidue de l'oeuvre orwellienne, on l'imagine, qui permet à Alexandre Devecchio, cofondateur du comité, de soutenir Zemmour, Onfray ou Todd (victimes, comme chacun sait, d'authentiques « minutes de la Haine ») ; à des membres de la Manif pour tous de citer régulièrement l'écrivain ; au journaliste Laurent Obertone, idole de Marine Le Pen, d'intituler son pamphlet La France Big Brother pour dénoncer la célèbre « dictature de la pensée de gauche » ; et à Laurent Joffrin (qui, lui, a compris « le véritable message d'Orwell ») de voler bravement au secours de l'outragé. « Seuls les vivants respectables font des morts respectables », écrivait Françoise Giroud. Et respectés ?

 

Cet article est tiré du Nouveau Magazine littéraire N°22, « Orwell-Huxley : Pourquoi ils avaient raison » (daté octobre 2019), toujours disponible en ligne.

 

Photo : 1984 de Michael Anderson (1956) © Prod DB/Columbia/KCS/Aurimages

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