Les fantômes du Mississippi

Les fantômes du Mississippi

Plongée au coeur d'une famille pauvre du sud des États-Unis et dans l'oeuvre intense de Jesmyn Ward, une jeune romancière encore méconnue en France.

Pour peu que l'on se limite à sa couverture, Le Chant des revenants est un roman comme les États-Unis en produisent chaque année des dizaines. Un roman choral, où s'expriment tour à tour les membres d'une famille noire du Mississippi marquée par la drogue et la pauvreté... Mais si l'on ouvre le livre, on comprend dès les premières pages qu'il est sans équivalent. Cela s'appelle le style, et c'est ce qui a valu à Jesmyn Ward, 41 ans, de devenir la première femme à recevoir deux National Book Award – l'équivalent du Goncourt.

Figure des lettres aux États-Unis, Jesmyn Ward est à peu près inconnue chez nous. Son parcours, qui se dessine au fil des interviews, n'est pas un rêve américain mais une histoire d'opiniâtreté, de bourses décrochées, de luttes et de découragements. L'histoire d'une jeune Afro-Américaine éprise de littérature et de mythologie grecque, encouragée par ses professeurs, qui fut la première de sa famille à poursuivre des études supérieures, mais qui faillit plaquer l'écriture pour devenir infirmière. Et qui s'obstina, jusqu'à écrire un grand livre – Bois sauvage, son précédent National Book Award – et un chef-d'oeuvre – ce Chant des revenants. Depuis, on la présente comme une descendante de Faulkner, parce qu'elle vient du Mississippi et excelle à faire parler les personnages déshérités. Pour notre part, nous lui trouvons un côté Romain Gary – on n'avait pas entendu de voix d'enfant aussi crédible et touchante depuis La Vie devant soi. Et un côté García Márquez, par sa façon de recourir au surnaturel et à la mythologie non pour expédier le lecteur hors de ce monde, mais pour décrire celui-ci par des voies détournées.

Le début du roman ressemble à la visite d'une de ces maisons où vivent les Noirs pauvres du Mississippi. En bas, dans le jardin, vous trouverez Joseph, dit Jojo, 13 ans, et son grand-père adoré – un dur aux bras tatoués, hanté par une terrible histoire de prison. Non loin, il y aura Michaela, dite Kayla, la petite soeur de Jojo, qui s'occupe d'elle à la place de leurs parents. À l'étage, dans une chambre, repose Mamy, héritière d'une mémoire familiale antérieure à l'esclavage, qui connaît les secrets des plantes et les noms de dieux anciens, et se meurt malgré tout du cancer. Sur la route, revenant d'une nuit blanche, il y aura Leonie, la mère de Jojo et de Kayla, lesquels refusent de l'appeler maman. Leonie travaille dur dans un bar et se drogue avec sa copine Misty. Plus loin, au bout de la route, on tombe sur Parchman, la prison où le grand-père a séjourné et où est détenu Michael, le père – blanc – de Jojo et Kayla. Et, comme dans toute famille, il y a des fantômes : Ritchie, le jeune détenu dont le grand-père ne cesse de raconter l'histoire sans jamais en dire la fin ; Given, le fils aimé, mort de s'être cru l'égal de ses copains blancs...

Une odyssée toxique

Le roman prend une nouvelle dimension quand Leonie embarque ses enfants et sa copine Misty pour aller chercher son grand amour Michael à sa sortie de prison. Un voyage qui tourne à l'odyssée toxique, avec haltes pour se fournir en drogue, haltes pour consommer de la drogue, halte pour cause de contrôle de police, halte pour tenter d'amadouer les parents racistes de Michael... Et, à chaque moment d'action, les personnages se révèlent. Jojo, qui protège sa petite soeur des gestes de colère de Leonie comme de ses gestes d'amour, et qui n'est pas dupe des cachotteries des adultes – surtout quand sa mère laisse échapper devant lui un sachet plein de cristaux ressemblant à du verre brisé. Leonie, qui voudrait tant être une bonne mère, mais dont les efforts restent sans effet. Leonie, si éprise de son homme qu'elle est capable d'avaler un sachet de méthamphétamines et de risquer l'overdose pour lui éviter un retour en prison. Leonie, qui est aussi hantée par la figure de son frère mort, dont les apparitions donnent corps à la culpabilité. Tandis que Jojo est hanté par l'ancien codétenu dont son grand-père lui a tant parlé sans dire comment il a fini.

Et ainsi, tandis que la grand-mère reste suspendue entre deux mondes, les morts se mêlent aux vivants. L'histoire envahit le présent. Les dieux africains s'invitent en Amérique. Et tout cela tient ensemble par le pouvoir d'une écriture à la fois littéraire et accessible de plain-pied. Quand Jojo surprend un ami de sa mère en pleine fabrication d'amphétamines : « L'homme cuisine, ses gestes sont ceux d'un vrai chef, sauf qu'il n'y a rien à manger là-dedans. » Quand il se rappelle son poisson rouge, mort à cause de la négligence de sa mère : « Leonie, elle tue les choses. » Ou quand Leonie reprend la sagesse de la grand-mère : « C'est un monde qui se moque des vivants et les change en saints après leur mort. »

Tout le talent de l'écrivaine est là, dans cette façon d'énoncer des vérités profondes en restant à la hauteur de ses narrateurs. Ce talent éclatait déjà dans Bois sauvage, où elle décrivait une famille semblable, mais épargnée par la drogue, à la veille du désastre de l'ouragan Katrina. Il fait du Chant des revenants un roman unique où rien n'est vain et où tout sonne juste. Un roman sombre, mais aussi bienveillant. Qu'ils soient drogués comme Leonie, alcooliques comme le père dans Bois sauvage, ou obsédés par les combats de pitbulls comme son fils, jamais les personnages ne sont réduits à leurs addictions ou à leurs pulsions violentes. Et jamais celles-ci ne sont gommées : ce n'est pas de l'angélisme, mais de l'empathie, cette qualité essentielle aux romanciers quand ils s'aventurent hors de leur nombril...

LE CHANT DES REVENANTS, Jesmyn Ward, traduit de l'anglais (États-Unis) par Charles Recoursé, éd. Belfond, 272 p., 21 E.

Entretien

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