Les enfants du siècle

Les enfants du siècle

En 1903 et 1904, Adolf Hitler et Ludwig Wittgenstein sont élèves à la Realschule de Linz. Deux figures en tout point opposées, qui vont radicalement marquer le XXe siècle.

au début de l'année scolaire 1903, la Realschule de Linz accueille un enfant d'exception. Né le 26 avril 1889, six jours après Adolf Hitler, Ludwig Josef Johann est le fils de Karl Wittgenstein, chevalier d'industrie, à la tête d'une immense fortune. Il est passionné d'arts, comme son épouse Leopoldine ; le couple compte dans son entourage Felix Mendelssohn, Johannes Brahms, Gustav Mahler, et il est le mécène de Gustav Klimt. L'aura des Wittgenstein en fait l'une des familles juives les plus en vue de la Vienne des Habsbourg.

Le personnel enseignant a dû s'interroger : pourquoi priver Ludwig de ses précepteurs pour l'inscrire dans une école qui forme aux professions techniques ? Aloïs Hitler y a placé son fils afin de lui ôter ses lubies : depuis l'âge de 12 ans, Adolf rêve de devenir peintre. Ludwig ne manifeste aucune prédisposition pour les arts, contrairement à ses frères Hans et Paul, remarquables musiciens. Mais il aime le travail manuel. À 10 ans, Ludwig a construit une machine à coudre qui fonctionne. Son père est ravi de voir enfin, parmi ses cinq garçons, un possible repreneur de l'entreprise familiale. Hans et Rudolf se suicideront à la perspective de travailler pour le cartel.

Ludwig se retrouve à la Realschule par choix, Adolf Hitler y est inscrit sous la contrainte. Il a redoublé deux fois et pose des problèmes de discipline. Ludwig respecte ses professeurs. Il vouvoie ses camarades, ce qui ne le rend pas populaire. Dans Mein Kampf, Hitler déclare : « À la Realschule je fis bien la connaissance d'un jeune Juif avec lequel nous nous tenions tous sur nos gardes, simplement parce que différents incidents nous avaient amenés à n'avoir dans sa discrétion qu'une confiance très limitée. » Rien ne dit cependant qu'il évoque Ludwig Wittgenstein.

GRIÈVEMENT BLESSÉ

Le 3 janvier 1903, Aloïs Hitler meurt d'une crise cardiaque ; dix ans plus tard, le 20 janvier, Karl Wittgenstein succombe à un cancer. En 1904, leurs fils apparaissent sur une même photographie. Adolf se tient les bras croisés, regard fixé sur l'objectif ; un rang au-dessous (troisième en partant de la droite), Ludwig affiche son beau visage au regard rêveur. Chacun semble être le Doppelgänger (double) de l'autre.

Hitler est renvoyé de l'école et subsiste en peignant des cartes postales. Ludwig quitte la Realschule en 1906 et entame des études d'ingénieur à Berlin. L'année 1908 est déterminante pour les deux. Hitler est recalé au concours des Beaux-Arts, Ludwig se rend à l'université de Manchester où il découvrira les Principia Mathematica de Bertrand Russell et Alfred Whitehead. Il sera philosophe, Hitler ne deviendra jamais peintre.

En 1913, Ludwig hérite d'une fortune dont il ne veut pas, tandis que Hitler espère toucher les 819 couronnes léguées par son père. L'année suivante, il se trouve à Munich sans avoir satisfait à ses obligations militaires et risque l'inculpation pour désertion.

La guerre éclate, Wittgenstein et Hitler s'engagent dans l'armée autrichienne. Le jeune ingénieur est d'abord versé dans une usine d'artillerie à l'arrière. Il multiplie les demandes d'affectation au combat jusqu'à être muté en 1916 à l'Est, près de la frontière roumaine. Il se porte volontaire pour le poste d'observateur, particulièrement exposé. Au cours de l'offensive Broussilov, il est recommandé pour une décoration et recevra la médaille d'argent du courage. Incorporé dans l'infanterie, Hitler participe aux sanglants affrontements d'Ypres. Désigné comme estafette, sil se fait remarquer par son courage et est décoré deux fois de la croix de fer.

Au terme du conflit, la famille Wittgenstein a payé un lourd tribut. Lors de l'offensive sur la Pologne, Paul, le pianiste, est amputé du bras droit. En novembre 1918, apprenant la défaite, son frère Kurt se tire une balle dans la tête. Ludwig est fait prisonnier par l'armée italienne.

Durant les années 1920, deux ouvrages bouleversent les esprits. Le Tractatus logico-philosophicus révolutionne la logique, Mein Kampf fait de la déraison une idéologie politique. En décembre 1937, Ludwig retourne à Vienne pour les fêtes en famille. Dans ses Mémoires, sa soeur Hermine écrit : « Cela avait été le plus beau des Noëls et nous parlions déjà du Noël de l'année prochaine. » L'année suivante, Hitler annexe l'Autriche. Paul gagne la Suisse, Hermine et Helene refusent de partir, achètent leur sécurité au prix fort, en transférant une partie de la fortune familiale à la Reichsbank. Hitler devient boursier de son ancien condisciple.

AU COEUR DU BLITZ

Ayant décroché en 1939 la chaire de philosophie de Cambridge, Ludwig ne supporte plus d'enseigner alors que la Luftwaffe pilonne Londres. En 1941, il quitte son poste et devient garçon de salle au Guy's Hospital. À 52 ans, pour un salaire de 28 shillings par semaine, il est au coeur du Blitz. Entre deux services harassants, il prend le temps d'affiner le diagnostic de « choc traumatique » et invente un appareil pour mesurer le pouls. L'année suivante, le 20 janvier 1942, au cours de la conférence de Wannsee, qui réunit une quinzaine de dignitaires nazis ,Hitler élève en principe le meurtre de masse.

Là cessent les analogies. Dans ses Recherches philosophiques, Wittgenstein avance que les choses sont comme elles sont, qu'il nous incombe de trouver une comparaison révélatrice afin de comprendre comment elles sont. La Realschule de Linz apparaît comme cette image qui fascinait le philosophe, pouvant être perçue comme un canard ou un lapin. Ce n'est pas le dessin qui change, mais notre représentation. Selon le point de vue, la Realschule a ainsi formé le pire et le meilleur. L'école prépare à l'avenir, mais elle ne dit pas lequel.

Romancier, essayiste et professeur de philosophie, Xavier Mauméjean a publié La Société des faux visages, aux éditions Alma, en 2017.

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« Je reste roi de mes chagrins », Philippe Forest, éd. Gallimard