Les dents de la poule

Les dents de la poule

Et si la révolte du poulailler de Pontivy nous aidait à comprendre l'évolution du monde ? L'édito de Nicolas Domenach.   

Un renard qui est tué par des poules, ça n'arrive pas. Et pourtant si ! Dans la nuit du 6 au 7 mars dernier, les gallinacées du lycée agricole le Gros-Chêne à Pontivy (Morbihan) se sont liguées contre le Goupil qui s'était introduit dans le poulailler pour les boulotter. Elles l'ont picoré jusqu'à ce que mort s'en suive, et l'on peut mesurer la portée symbolique de cette révolte de la volaille qui, cette fois, ne s'est pas laissée faire. Il est vrai que ces dames sont élevées en quasi liberté et qu'elles avaient - « toutes unies ouais » - déjà expédié ad patres des buses. Mais il s'agit du Malin par excellence, celui qui trompe tout son monde, et pas seulement le corbeau que ce vil flatteur réussit aisément à tromper.

Il va nous falloir remonter tout le cours de notre morale en fables, qui ont fait du lion un roi et de la poule, une sotte - j'allais écrire une dinde. Sauf qu'elles ont vaincu un prédateur qui a toujours fait museau de vainqueur. Mais elles étaient des milliers, et il était trop sûr de sa force, de sa malice. Ainsi, c'est comme lorsque des pygmées ont à affronter des géants : une fois qu'ils ont compris qu'il suffit de grimper sur les épaules les uns des autres pour les combattre, c'est déjà quasi gagné. Sans qu'elles aient - encore - des dents, on peut constater que les poules peuvent avoir bon bec !

Ce renversement de l'ordre établi au poulailler de Pontivy nous entraîne encore plus loin. Non, il ne s'agit pas de réécrire le Roman de Renart, encore que... ni de débaptiser un de nos écrivains préférés parmi les plus subtils, et qu'on croyait jusqu'ici le bien nommé Jules Renard ! On ne reviendra pas davantage sur les surnoms qui se voulaient glorieux, tel celui décerné au maréchal Rommel, le chef nazi du corps expéditionnaire allemand en Afrique du Nord appelé « le Renard du désert ». On se souviendra cependant avec amusement de ce que « le Tigre » Georges Clemenceau avait placé à l'entrée de sa chambre tanière deux renards en bronze.

C'est toute une philosophie politique qu'on peut remettre en cause. Car on ne saurait désormais craindre autant qu'avant le libéralisme, toujours présenté comme « le règne du renard libre dans le poulailler libre ». La révolte pontyviesque nous montre que rien n'est jamais acquis et que les poules peuvent en avoir assez de se faire plumer. La preuve une nouvelle fois par... l'Algérie, où les « poussins » sont sortis de leurs cages. Des milliers de jeunes qui se sont découverts une force, « car la peur est tombée ».

L'ennemi est moins effrayant quand on se décide à l'affronter. On découvre alors que l'ogre a des pieds d'argile et que le renard succombe quand les coups de bec lui pleuvent par milliers. Une fable que feraient bien de méditer les GAFAM. S'ils peuvent être des outils merveilleux au service des hommes, nous en parlons longuement dans notre dossier sur l'intelligence artificielle, leur hégémonie les conduit à se retourner contre ceux qu'ils sont censés servir.

Google vient de nous en donner un exemple accablant, puisqu'il a désactivé l'application du magazine Historia. La raison ? Le journal a eu le mauvais goût d'utiliser dans ses articles les mots « morts, désastres, nazis ». Démonstration d'« inintelligence » artificielle - la compilation mathématique stricte - et de crétinerie humaine puisqu'il s'est trouvé des êtres de chair et d'esprit (?) pour exiger d'une revue d'histoire qu'elle supprime de sa publication les morts, les conflits, les atrocités, le nazisme... On n'évoquerait plus que les princes et les princesses...un monde merveilleux. Ça existe, c'est Disney Magazine ! Il va falloir donner du bec !

Nos livres

À lire : « Le froid, roman en trois actes avec entractes », Andreï Guelassimov, traduit du russe par Polina Petrouchina, éd. Actes Sud

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