Les débuts d'une industrie, sous l'égide de Balzac et de Sue

Les débuts d'une industrie, sous l'égide de Balzac et de Sue

Le roman-feuilleton prend son essor en 1836, année durant laquelle la presse à prix modique s'impose. Avec son aplomb coutumier, Balzac essuie les plâtres de cette nouvelle forme narrative, avec La Vieille Fille. Les Mystères de Paris, d'Eugène Sue (1842-1843), seront le premier blockbuster du genre.

Rares sont les genres littéraires qui affichent une date de naissance précise. C'est pourtant le cas du roman-feuilleton, ou du feuilleton-roman, comme on disait alors. Il a vu le jour en 1836, année de l'apparition de la presse à 40 francs. Jusqu'alors, un abonnement annuel coûtait le double : 80 francs-or, environ 400 de nos euros, la paie de trois ou quatre mois d'un ouvrier ou un mois de salaire d'un employé de bureau dans un ministère. Ce qui limitait forcément le nombre des lecteurs, alors que, grâce à la loi Guizot de 1833 sur l'instruction primaire, leur cercle potentiel ne cessait de croître. La France, sous Louis-Philippe, comptait 35 millions d'habitants. Une vingtaine de journaux parisiens se partageaient quelque 60 000 abonnés. Comment augmenter le nombre de ces derniers ? En divisant le prix des abonnements par deux. Une idée qu'eurent à peu près en même temps en 1836 Émile de Girardin et Armand Dutacq, l'un créant La Presse, l'autre Le Siècle, deux quotidiens de grand format, l'un, moins politique que généraliste, oscillant de la droite au centre, l'autre nettement plus marqué à gauche.

Littérature « amusante et utile »

Nos Citizen Kane décidèrent d'adapter leurs produits aux nouveaux publics, en diminuant la place de la politique - comme les comptes rendus des débats parlementaires -, en augmentant le nombre des petites annonces et en proposant des romans-feuilletons, espérant ainsi attirer de nouveaux lecteurs, et surtout de nouvelles lectrices, notamment dans la province, moins bien équipée en cabinets de lecture. La littérature sert donc d'amorce publicitaire. Girardin y avait déjà pensé lorsqu'il avait fondé Le Musée des familles, en 1833, pendant littéraire du Journal des connaissances utiles. Or comment rendre la littérature populaire ? Selon S. H. Berthoud, le rédacteur en chef du Musée des familles, « il faut d'abord et avant tout que la littérature soit amusante et utile [...]. Il faut l'autorité des grands noms littéraires ; il faut la coopération de ces jeunes écrivains qui avancent avec tant d'espoir et d'ardeur ; il faut l'approbation et l'aide de ceux-là qui se sont retirés de la lice, après l'avoir traversée glorieusement ». Néanmoins, parmi les grands noms figurant au sommaire du Musée des familles, celui de Balzac manque, car le romancier en voulait à Girardin d'avoir reproduit sans autorisation l'un de ses textes. Mais Girardin ne cessait de faire le siège du plus fécond des romanciers de l'époque, le romancier de la femme et des femmes. Il avait le profil idéal pour le lancement de La Presse. En déconfiture avec son propre journal, La Chronique de Paris, Balzac finit par signer, en juillet 1836, un contrat d'exclusivité le liant pour un an et portant sur trois oeuvres : La Vieille Fille, La Torpille, La Femme supérieure. Trois « études de femmes », dont la première devait susciter des protestations telles que Girardin demanda à Balzac de remplacer les suivantes par des sujets plus convenables, « de nature à être lus par tout le monde ».

Le premier numéro de La Presse parut le 1er juillet de l'année 1836. Dès la publication du prospectus de lancement, le journal devint la cible de ses concurrents, de gauche et de droite, la campagne la plus violente étant menée par Le Charivari, à la solde d'Armand Dutacq, le propriétaire du Siècle. Girardin avait fait ses calculs sur la base de 10 000 abonnés. En juillet 1836, il en était à 2 000, en août à 2 700, en septembre à 4 400. Si Balzac avait cédé à Girardin parce qu'il avait besoin d'argent, il allait en retour permettre à Girardin de sauver la toute jeune Presse de la faillite. La publication de La Vieille Fille fut donc annoncée à grand renfort de publicité, parfois d'une page entière, dans une vingtaine de journaux. Elle devait débuter le 1er octobre. Mais Balzac avait pris du retard, et surtout il modifia, sur épreuves, son histoire de fond en comble, afin de l'adapter à une publication par épisodes successifs avec rebondissements.

Nous connaissons toutes les étapes de son travail, du premier manuscrit à la version définitive, à travers une dizaine d'épreuves (1). C'est en corrigeant le premier jeu que Balzac a trouvé la structure de son roman. Celui-ci, d'après la version manuscrite, devait commencer par la description de la maison de la vieille fille. Il fallait planter le cadre, présenter les personnages, détailler les habitudes de Mlle Cormon, dont celle de donner un grand dîner, à la veille de son départ pour sa campagne, auquel assistaient ses deux prétendants, le chevalier de Valois et du Bousquier. Et c'est au milieu de ce dîner qu'aurait dû éclater la nouvelle de la prétendue bonne fortune de Du Bousquier...

Ce texte, Balzac le coupe en deux. La IIe partie, s'ouvrant sur le portrait du chevalier de Valois, lui fournira le premier chapitre du roman. La première, centrée sur Mlle Cormon, deviendra le chapitre II. Ainsi, ce n'est plus la vieille fille et son obsession de se marier qui servent d'entrée en matière, mais l'opposition des prétendants, le royaliste et le libéral, entre lesquels elle hésitera, pour se tromper, en fin de compte, en choisissant le libéral (impuissant) plutôt que le royaliste (qui a gardé toute sa verdeur). En même temps, Balzac fait suivre le portrait du chevalier de Valois par une scène absente du premier manuscrit : l'entretien entre le chevalier et Suzanne. C'est la volonté farouche de la jeune femme de quitter Alençon qui mettra en branle la mécanique du roman. De linéaire, la construction devient ainsi à rebondissements. La surprise et l'imprévu étant les principaux ressorts du feuilleton, le roman est construit par scènes successives, comme une pièce de théâtre, les dialogues occupant une place importante. Et la conclusion de chacun des feuilletons contient l'annonce de la suite.

La Vieille Fille est le tout premier feuilleton-roman dans l'histoire d'un genre qui allait connaître son apogée dans la seconde moitié du XIXe et le premier tiers du XXe siècle. Malgré la polémique qu'il avait déclenchée, les abonnements de La Presse augmentaient : 6 379 en octobre 1836, 8 182 en novembre, 9 934 en décembre, 11 700 en janvier 1837, dépassant tous les autres journaux parisiens. Balzac allait encore donner à La Presse La Maison Nucingen, Les Secrets de la princesse Cadignan, Le Curé de village. Et le nombre des abonnés atteindrait quelque 63 000 à la veille de la révolution de Juillet.

Si Balzac a découpé ses récits pour les adapter au feuilleton, il n'a pourtant pas fait autant de concessions au nouveau genre et à son public qu'Eugène Sue, le roi du feuilleton-roman, avec Paul Féval et Ponson du Terrail, dont le surnom, Tronçon du Poitrail, indique assez qu'il était connu pour débiter ses récits en tranches. Le premier grand succès du genre est incontestablement Les Mystères de Paris, publiés entre le 19 juin 1842 et le 15 octobre 1843 dans le très sérieux Journal des débats, dirigé par Armand Bertin, un des fils de Louis-François Bertin d'ingresque mémoire. Cette fois-ci, ce n'est pas seulement le découpage en scènes théâtrales et la multiplication des dialogues qui obéissent aux lois du feuilleton, ce sont aussi les personnages qui offrent aux lecteurs des possibilités d'identification peu communes. Rodolphe, le protagoniste, le justicier, dont la distinction à elle seule trahit les origines nobles (il est en réalité le grand-duc de Gérolstein), est capable de se débrouiller dans toutes les circonstances. C'est un homme parfait, une sorte de Robin des Bois, dans lequel se projettent volontiers les lecteurs et les lectrices. Ces dernières sont d'ailleurs nombreuses parmi les correspondants qui écrivent à Eugène Sue pour lui communiquer leurs impressions, allant jusqu'à lui suggérer des suites pour son histoire, dont le titre, faisant espérer des révélations sur des mondes secrets, mystérieux ou interdits, n'est pas pour rien dans le succès de l'ouvrage.

Le Juif errant d'Eugène Sue, en 1844-1845, marche encore plus fort, faisant passer Le Constitutionnel de moins de 4 000 abonnés à plus de 23 000. Le roman, recyclant quantité de clichés romantiques, doit sa popularité pour partie au moins à son sentimentalisme humanitaire et à sa sourde opposition envers l'ordre établi. Un rousseauisme diffus et une bien-pensance qui se retrouvent dans de nombreuses séries d'aujourd'hui. Une mentalité petite-bourgeoise que Marx n'a pas manqué de dénoncer. L'absence de tragique, le désir de rétablir un monde harmonieux ne pouvaient que plaire à un public populaire dont les références littéraires étaient réduites, les personnages contemporains remplaçant les mythes traditionnels et la juxtaposition des épisodes la forme d'un récit sans fin. La grande littérature ne pouvait que rejeter ces formes populaires qu'étaient la chanson à la manière de Béranger, la pièce de boulevard genre Labiche, ou pis les romans de Sue ou de Féval et plus tard de Pierre Souvestre et de Marcel Allain. Mais si Baudelaire exécrait et Béranger et Labiche et Sue, Apollinaire, lui, était, comme les surréalistes, un ami de Fantômas. Ce qui est une frontière infranchissable pour les uns fournit aux autres la possibilité de satisfaire leur appétit d'imaginaire.

(1) Les différentes versions et les réactions de la presse contemporaine figurent dans l'édition Folio de La Vieille Fille, établie par Robert Kopp (1978).

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