Claudel au zénith de la tragédie

Claudel au zénith de la tragédie

L’adaptation de Partage de midi, mise en scène par Éric Vigner, est une plongée dans la prose incandescente de Paul Claudel et dans son intimité amoureuse complexe.

Par Alain Dreyfus.

C’est un spectacle exigeant : pour capter son public, il n’use d’autres subterfuges que de déployer la charge poétique d’une prose incandescente et la ferveur des comédiens qui l’incarnent. L’enjeu en vaut la chandelle, à l’aune de celles qui scintillent parfois dans un décor empruntant à l’art de la suggestion, non aux artifices de la technologie.

Pièce aussi zénithale que son nom, Partage de midi, de Paul Claudel, puise à pleines brassées dans son histoire intime. En octobre 1900, l’écrivain-diplomate est à bord de l’Ernest Simmons, un paquebot en route vers la Chine. Claudel, après une première mission à Shanghai, rejoint son nouveau poste de consul de France à Fou-Tcheou. De mauvaise grâce : à 32 ans, il voulait entrer dans les ordres mais a été victime d’une illumination à l’envers. Lors de retraites aux monastères de Solennelles puis de Ligugé, Dieu ne manque pas de lui faire signe, mais pour deux fois refuser ses services… Sur le pont des premières classes, c’est une toute autre apparition : une femme au port de reine, à la grâce alanguie, distille à une petite cour de gandins désœuvrés les éclats de son rire perlé. Cette fois, la foudre s’abat « comme un cri dans un désert de feu » : le jeune homme encore vierge, qui a voué son existence à la poésie et au salut de son âme, se consume pour Rosalie Vetch, mariée, quatre enfants, légère et narcissique, avide de toilettes et de bijoux. Jusqu’en 1904, il mène avec Rosie, dont le mari parcourt la Chine en quête d’hypothétiques eldorados, une vie quasi conjugale avant que les amants se séparent. Sur le bateau du retour, Rosalie, qui attend Louise, fruit de ses amours avec Paul, commet « l’affreuse trahison » en tombant dans les bras d’un autre homme. Pour comprendre les arcanes de cette liaison, il faut se reporter aux Lettres à Ysé (Gallimard, 2017), recueil de la correspondance entre les protagonistes, même si les missives de Rosalie Vetch sont peu abondantes. Les derniers mots de Rosie, avant un silence de treize ans (les nombreuses lettres de Claudel resteront tout ce temps sans réponse) font preuve – c’est le moins que l’on puisse dire – d’une certaine désinvolture. Carte postale de Montréal, datée du 30 août 1904 : « Impossible d’écrire pendant le trajet et très occupée tout aujourd’hui. Allons bien. Enchantée du trajet. Magnifique pays. Espère tant de vos nouvelles. Amitiés. Rosie ». La souffrance est parfois bonne conseillère puisqu’elle fournit sur le champ à Claudel la matière première de Partage de midi, qu’il va au fil de ses différentes versions dépouiller (mais pas totalement) de toute trace de trivialité.  

Le drame se joue en trois temps : la parade amoureuse sur le navire, le passage à l’acte dans le second, prélude à une fin tragique sur fond d’insurrection des Boxers, où Eros, Thanatos et rédemption font (bon) ménage à trois. Rosie est transfigurée en une sublime Ysé, le mari falot se nomme De Ciz, l’amant de raccroc et aventurier brutal est baptisé Amalric, et Claudel, en proie aux doutes puis tout à sa passion, est endossé par le personnage de Mesa.

Eric Vigner, entre autres adaptateur subtil de Roland Dubillard, Marguerite Duras et Henry James, a quitté il y a trois ans la direction du Centre dramatique de Lorient. Il a choisi de bouleverser pour partie la chronologie en débutant la pièce par le monologue d’outre-tombe de Mesa qui la conclut. Stanislas Nordey, ci-devant directeur du Théâtre national de Strasbourg, tout de violence et de fébrilité inquiète, y imprime magistralement une tension dont le plateau et la salle ne se départiront plus. Jutta Johanna Weiss, actrice d’origine polonaise, n’a aucune difficulté à lover son charme étrange dans les robes aussi sensuelles que corsetées d’Ysé, et son léger accent ajoute une touche imprévue à la musicalité de la prose claudélienne. Alexandre Ruby (Amalric) et Mathurin Voltz (De Ciz), l’un provoquant, l’autre désabusé, jouent en virtuoses leurs partitions dans ce sulfureux quatuor.

Mis à part une figurine géante de carnaval (un marin pivotant, observant successivement les quatre points cardinaux, œil collé à sa longue vue) dont on s’interroge sur l’utilité, le décor, inspirée de l’esthétique extrême-orientale chère à Claudel, offre un terrain de jeu idéal aux comédiens dont les déplacements et les scènes érotiques, réduits à une gestuelle schématique, empruntent ouvertement aux codes du théâtre Nô. Le bruit du vent caressant les rideaux de bambou, les longues résonances et les reflets cuivrés d’un gong géant, achèvent d’ancrer la sensation de communier dans une liturgie inédite, vouée tant à Dieu qu’à Diable.

 

Partage de midi, de Paul Claudel, mise en scène d’Eric Vigner. 
Du 13 au 15 novembre à la Comédie de Reims, du 12 au 19 décembre à Rennes au Théâtre national de Bretagne (TNB) et du 29 janvier au 19 février 2019 à Paris au Théâtre de la Ville.

 

Photo : Partage de Midi, mise en scène d'Eric Vigner © Jean-Louis Fernandez